Shakespeare revu par le cinéma japonais

Les tragédies de Shakespeare sont très souvent adaptées sur le sol japonais. Si vous n’avez jamais vu Ran ou Le château de l'araignée ou Les salauds dorment en paix, sachez que ces films sont absolument géniaux et qu'il vous faut les découvrir au plus vite. Le réalisateur Akira Kurosawa (1910-1998) était un très grand connaisseur de la littérature étrangère. Il a adapté trois pièces de Shakespeare (1564-1616) : Le  château de l’araignée (1957) et Ran ( 1985), qui sont inscrits dans le genre judaï-geki (films historiques mais surtout médiévaux) et s'avèrent être des adaptations de Macbeth (1611) et du Roi Lear (1606), mais également  Les salauds dorment en paix (1960), adaptation d'Hamlet (1603) via un polar dans la société moderne japonaise du XXe siècle glaçant. 

Théâtre élisabéthain et Nô

Il y a beaucoup de points communs entre le théâtre élisabéthain et le théâtre Nô ( jeu en plein air, pas de rideaux, importance du masque, théâtre exclusivement joué par des hommes ). Shakespeare ayant été influencé par Senèque (stoïcisme), nous pouvons faire une analogie entre le stoïcisme et le bouddhisme. Certains traits de culte de cette philosophie sont très proches de la philosophie bouddhiste notamment dans sa version zen, la plus répandue au Japon. Les 2 mouvements sont polythéistes, croient aux forces du Destin (Fatum et non le fatalisme notion moderne).

Leur vision du temps est plutôt cyclique que linéaire : cela implique un « éternel retour », et surtout une conception de la réincarnation : l’existence est régie par un système où toute action accomplie entraîne « attribution » en bien ou mal. C’est cette notion notamment qui apporte au théâtre japonais sa cohorte de démons et de fantômes errants. Ils n’ont pas trouvé justice dans leur vie passée sur terre et sont en quête de vengeance ou de pardon. Ils errent en attendant l’accomplissement du geste qui leur permettra de passer dans l’Au-delà. Or les fantômes ont aussi une importance capitale dans le théâtre shakespearien...

Deux adaptations très riches 

Dans Macbeth, les sorcières ont le rôle de Fatum à première vue mais si on analyse bien on s’aperçoit que Macbeth choisit la voie du pouvoir et du meurtre. D’où le titre du film : Le château de l’araignée pour rendre l’idée d’une toile qui se tisse et dans laquelle s’empêtre Macbeth avant sa chute.

Toujours dans  Le château de l’araignée, il est représenté un fantôme féminin emblématique du théâtre Nô, dans une hutte de bambous en train de faire tourner un rouet, figure des Parques grecques, détentrices du destin de l’humanité. Ici, c’est le rouet qui incarne le destin en montrant visuellement le fil de la vie qui s’écoule avant qu’il ne s’arrête brusquement d’un coup de ciseau.

Si dans les traditions théâtrales japonaises et anglaises le rôle des femmes étaient tenu par des hommes, ici Kurosawa donne le rôle à une actrice ( Naniwa Chieko) qui joue le rôle virilisé du fantôme. 

Dans Ran, la figure féminine la plus forte est incarnée sous les traits cruels de Dame Kaede. Elle condense en elle les personnages des 2 filles avides de Lear : Reagan mais surtout ceux de Goneril. Dame Kaede est dépeinte sous les traits d’un personnage de Nô. Goneril est comparée par deux fois dès l’acte I, scène iv, dans une chanson du fou à une renarde. Or aussi bien au Japon qu’en Europe, le renard est reconnu pour être dangereux et surtout pour savoir aveugler les hommes afin de les mener à la déchéance. Goneril est comparée elle, par son père à un serpent  (II,ii). C’est de ce «serpent » que Kurosawa va extraire toute la froideur du personnage de Dame Kaede, en utilisant le théâtre Nô pour y parvenir.

Kurosawa et le Japon

A l’instar du cinéma européen, le cinéma japonais a d’abord été considéré comme un prolongement de l’art théâtral et qui a d’emblée assimilé le cinéma à l’art photographique. Durant son enfance et adolescence, Kurosawa a été principalement nourri de films américains, ce qui aura une importance notoire dans sa carrière. C’est sans doute la raison pour laquelle l’industrie japonaise a toujours eu du mal à accepter le maître dans son cercle en considérant qu’il était « cinéaste pour occidentaux. »

 

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