Russel Banks : “écrire avec ses trips”

Russel Banks
Portrait de Russel Banks - © Cyrille Choupas

Russell Banks naît en 1940 et grandit avec ses trois jeunes frères, dans le Massachusset. Son père alcoolique les abandonne et plante dans l’esprit du très jeune garçon le décor qui lui servira dans nombre de ses écrits : précarité, recherche d’une figure paternelle…

Il se nourrit des pensées d’auteurs issus de la  “Lost Generation”, dont Hemingway qu’il cite fréquemment, de la “Beat Generation” (Banks rédigera plus tard l’adaptation de Sur la route pour le cinéma) ou même de son contemporain William Faulkner, connu pour sa noirceur et son pessimisme.

 

Engagement premier : la politique

Sds

Jeune adulte, il rejoint la Students for a Democratic Society (SDS), une organisation contestataire étudiante, basée sur l’action directe et qui milite contre la Guerre du Vietnam. En 1969 la faction des Weathermen prend le relais, le mode opératoire gravit un échelon dans la violence et Russel Banks décide de quitter le milieu militantiste. Son engagement personnel reste intact mais il agit désormais en solo ou en petit comité, et prend publiquement position contre la guerre en Irak et le Patriot Act.

 

L’écriture, une arme

On retrouve ce cheminement dans American Darling (2007), avec une héroïne blanche et originaire d’une famille aisée qui revient sur la passion avec laquelle elle s‘est lancée dans sa jeunesse dans l'activisme anti-racisme, au point de devoir fuir l’Amérique en 1970. Elle se réfugie au Libéria et, sans repère, construit sa nouvelle vie à partir de rien et défend seule contre tous la cause animale, en particulier auprès des rêveurs comme elle appelle les chimpanzés qu’elle tente de sauver du laboratoire où elle se fait engager.

Russel Banks lui prête dans ses propos une petite dose de naïveté, la décrivant comme une jeune bourgeoise favorisée mais idéaliste qui participe à un combat dans lequel elle ne se sent pas légitime et tente à tout prix de trouver et gagner sa place. 

 

‹‹Je voulais en savoir davantage sur ces mystérieux combattants prolétaires noirs de New-York avec lesquels Zack prétendait avoir établi une alliance. Mais à part des sous-entendus, des clins d’oeil et de vagues allusions à des armes lourdes et à des projets d’attaque contre des banques ou de véhicules de transport de fonds, il ne me disait rien de spécifique ou de concret, ce qui me décevait. Au bout d’un moment j’ai compris qu’il s'agissait surtout de rumeurs et d’idées fantaisistes brassées par Zack et par quelques un de ces potes masculins, de Weathermens de New-York. Fantasmes masturbatoires de jeunes extrémistes blancs.››

 

On trouve dans les romans de Banks un attachement profond à prendre la défense des marginaux, à expliquer les circonstances et combats qui peuvent mener un homme à la marginalité ou  l’illégalité. Dans Lointain souvenir de la peau (2012), l’injustice est douloureuse pour le lecteur qui passe avec Le Kid ses nuits sous la pluie sale du viaduc, le seul endroit assez éloigné des écoles et centres de loisirs pour que les délinquants sexuels soient autorisés à y camper.

 

‹‹ Le Kid entre dans une bibliothèque et il a peur. Il est à peu près sûr qu'il ne devrait pas se trouver dans une bibliothèque publique, même s’il ne se souvient pas d’une décision judiciaire lui interdisant précisément d’y entrer du moment qu’il n’est pas en train de rôder, qu’il ne s’agit pas d’une bibliothèque scolaire et qu’il n’y a pas de terrain de jeu ou d’école à proximité. [...]

“ Bon, vous voyez, je vis dans le nord de la ville et les gens de mon quartier, mes voisins, ils me disent tous que peut-être il y a un délinquant sexuel condamné qui habite par là aussi. Dans le quartier. Et ils me disent qu’on peut juste aller sur Internet à un site qui vous dit où il habite et tout, et ils m’ont demandé de vérifier pour eux. Pour le quartier. C’est vrai ? Vous savez qu’on peut aller sur Internet et qu’on vous dira où le délinquant sexuel habite même si on connait pas son nom ni rien ?

- Eh bien, vérifions.”[...]

S’asseyant devant l’un des ordinateurs, elle procède via google à une recherche rapide sur les délinquants sexuels condamnés, et voilà qu'apparaît le Registre National des délinquants sexuels avec son lien direct au site www.family.watchdog.us. [...] “Vous êtes de Calusa, c’est ça. [...] Vous voulez voir une rue en particulier ?

Il donne le nom de la rue où vit sa mère et où il vivait aussi ; elle le tape et elle clique sur recherche.

- Un pâté de maisons en particulier ?”

Le Kid tend la main vers l’écran et touche la carte à l'endroit où il a passé sa vie entière. [...] Un confetti rouge recouvre le petit pavillon de sa mère et la cour à l’arrière où il avait planté sa tente et construit une cage d’extérieur pour Iggy, son Iguane.

La bibliothécaire clique sur le petit carré, et le Kid se retrouve soudain face à sa photo d’identité judiciaire - son visage égaré et triste - et il éprouve de nouveau la honte et l’humiliation de la nuit où il a été arrêté.››

 

Des personnages en marge de la société

Le thème de la recherche d’une figure paternelle peut prendre le chemin d’un road trip initiatique : Dans Sous le règne de Bone (1995), on suit Bones, mi-délinquant endurci, mi enfant perdu. “Qui est-ce que tu veux près de toi maman ? ça va être ton alcoolo d’abruti de pervers de mari déjanté, ou le garçon sans foyer qui est issu de ta chair et de ton sang ? Epervier, epervier, qui appelles-tu, maman ? Moi ou Ken ?”.

Sa quête d’un peu de weed puis de sa propre identité à travers toute l’Amérique le laisse bredouille, car parmi ses rencontres, “La plupart étaient des malades de l’exercice avec de l’argent et un  corps bien bronzé, des gens minces qui portaient des t.shirts où étaient imprimées des pensées politiques qu’ils avaient dû trouver dans un beignet chinois.”, des bikers, des junkies/dealers/cambrioleurs/paumés (mais ils les vole lui même alors pas d’esprit de famille ici), de vieux types qui lui auraient échangé un paquet de clopes et un mac-do (ou une pizza ! tu préfères une pizza ?) contre quelques heures d’intimité...

Mais comme dans le conte, notre vilain petit canard punk finit par trouver sa place auprès d’un vieux Jamaïcain solitaire qui, lui, a choisi de célébrer sa marginalité :

 

“Je lui ai dit que moi aussi j’étais un hors-la-loi et que Bone c’était pas mon vrai nom. I-Man m’a répondu que tout homme honnête était un hors-la-loi et que tout homme libre devait se choisir un nouveau nom s’il refusait son nom d’esclave. Il n’a pas voulu me dire son nom d’esclave, il a déclaré qu’il ne pouvait plus le prononcer. Je ne lui ai pas non plus révélé le mien, le même que celui de mon beau-père. Je lui ai juste expliqué que j'avais autrefois deux nom, Chappie plus un autre, mais que je n'en avais qu’un à présent, Bone. Il a trouvé que c’était cool.”

 

Aujourd’hui âgé de 80 ans, Russell partage son temps entre l’écriture et se engagements politiques et sociaux. Il a longtemps été enseignant, et s’est particulièrement engagé dans la défense des auteurs victimes de censure. 

Pour écouter ses interventions, rendez-vous sur le site de France Culture.

Et ci-dessous une interview de l'auteur chez la maison d'éditions Actes Sud. Bonne écoute !

 

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