"Rue des Pâquerettes", le bidonville de son enfance

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© Editions Hors d'atteinte

C’est fou, ce que cette Rue des Pâquerettes (éditions Hors d’atteinte, 2018) est malgré tout attachante, sous la plume de Mehdi Charef : «ne peins pas avec le pinceau des autres (…), lui avait dit son instituteur. Là, ce M. Raffin avait raison.

«On sera du bétail comme nos pères, mais avec un cartable sur le dos

Imaginez quitter le soleil de votre enfance pour, un mois de novembre parisien, débarquer avec votre mère et vos frères et sœurs gare d’Austerlitz, retrouver un père que vous n’avez pas connu. Et de là, direction un bidonville de la région parisienne. Pas une barre d’immeuble, ni la seconde, mais les sordides baraquements à leurs pieds :
« Pourquoi tu ne nous avais pas dit ? », interroge la mère.    
 - Pas dit quoi ?
- Qu’on n’avait pas de maison ? ».
Sid Ahmed (Mehdi Charef) ne reverra pas Paris de sitôt : à sept kilomètres seulement, cette seconde enfance s’appelle  la misère, le froid, la gadoue, la promiscuité, les rats. Et la honte : berger en Algérie, son père est ici terrassier. Un métier épuisant, qui donne à l’Etat français l’idée de faire venir la seconde génération pour rapidement suppléer à la première : «On sera du bétail comme nos pères, mais avec un cartable sur le dos.» Alors, la Ville Lumière,  elle se borne longtemps au Photomaton de la gare Saint-Lazare. Une sortie exceptionnelle, car coûteuse.

Le Select-Rama, Jannique Aimée, et l'OAS

Mehdi Charef, c’est Le Thé au harem d'Archimède, César 1986 de la Meilleure première Oeuvre et Prix Jean Vigo, produit par la femme de Costa Gavras et que celui-ci lui avait conseillé de le réaliser par lui-même. Puis ce seront une dizaine d’autres longs métrages, dont Au pays des Juliets  avec Maria Schneider, sélectionné à Cannes en 1992. Mais en 1962, il est ce petit garçon qui a à peine grandi avec la guerre, qu’on le destine à devenir de la main d’œuvre immigrée. A moins qu’il ne travaille bien à l’école : là, avec un peu de chance, il ira à l’usine. Ce qu’il fera pendant treize années.  

L’écrivain et réalisateur dédie aujourd’hui Rue des Pâquerettes à son père : à soixante ans passés, il raconte avec les yeux de l’enfant qu’il fut, le bidonville et son dénuement crasseux, l’épicier Ami Ali, le boucher où il va avec un sac pour cacher qu’il n’achète qu’un très petit morceau de viande, les célibataires, l’école avec sa classe de rattrapage pour ceux qui ne parlent pas le français, la vieille où sa mère l'envoie chercher des vêtements d'occasion gratuits. Et puis les bouffées d'oxygène : le Select-Rama de Rueil où il se rend à pieds voir Les Travaux d’Hercule avec le ticket de balcon  donné par M. Grégoire, le bistrot où Halima, institutrice en Algérie et ici devenue  une prostituée, lui permet de voir le feuilleton Jannique Aimée à la télévision, Simone, la fillette de la même école que lui là-bas aussi, lui parle des camps de la mort, qui ne sont pas encore dans les livres d’Histoire. La misère au quotidien, et les soupçons : y a-t-il des membres de l’OAS, dans ce bidonville ?

                  Rue des Pâquerettes        

                «Ce qui me gêne, ce n’est pas la charité que je demande, c’est la             pitié que   je reçois. »     

 

 

 

 

 

Mehdi Charef, lui, rapporte de la décharge tout ce qu’il trouve à lire, manuels scolaires, magazines : « Le bidonville pue la fange, cette baraque, le goudron, et toi, en plus, tu nous ramènes les odeurs de la décharge ! ». Un jour, il se fait avoir par Ali, son copain de décharge, qui lui vend pour  trente centimes le bottin du téléphone pour un dictionnaire. Garde ton dictionnaire !  Mehdi Charef écrit avec son for intérieur. Un encrier  façon Camus et Kiarostami. Mieux, à sa façon à lui. Une sensibilité qui entre singulièrement en écho avec aujourd’hui : «Ce qui me gêne, ce n’est pas la charité que je demande, c’est la pitié que je reçois. »

Et pour ne rien gâcher, Rue des Pâquerettes est publié par  une toute nouvelle maison d’édition : située à Marseille. Pas de hasard, décidément : « Toi, dès que tu sauras lire et écrire convenablement, tu nous quitteras, parce que tu ne rêves pas dans le vide», lui avait dit aussi son instituteur, M. Raffin. Avouez, rien que le nom du bidonville, c'était se payer leur tête. Rue des Pâquerettes, une lecture sensible. Et saine.

 

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