Rencontre avec Philippe Besson autour de "Dîner à Montréal"

Philippe Besson dîner à Montréal
Dîner à Montréal publié aux éditions Julliard

Le 21 juin dernier, alors que la musique commence à s’élever dans les rues de la Ville Rose, Philippe Besson vient à la rencontre de ses lecteurs, pour présenter son dernier roman Dîner à Montreal ; closant ainsi le cycle autobiographique débuté par Arrête avec tes mensonges puis avec Un certain Paul Darrigrand.

Les retrouvailles

« Dîner à Montréal est en rapport avec les livres précédents mais je ne dirais pas que c’est la suite. Ça reprend les personnages de Un certain Paul Darrigrand mais, en même temps, j’ai voulu que ces deux livres soient indépendants l’un de l’autre, c'est-à-dire que ceux qui ont lu Un certain Paul Darrigrand, à la fin, ne se sont pas dit Mais qu’est-ce qui se passe maintenant ? Non, il n’y avait pas un suspens façon Game of Thrones ! Donc vous pouvez lire Un certain Paul Darrigrand sans avoir l’envie de continuer.

Et de la même manière, j’ai conçu Dîner à Montréal comme une histoire à part entière […] mais néanmoins ce sont les mêmes personnages à dix-huit ans d’écart […] j’essaie de raconter ce que sont des retrouvailles amoureuses.

Quand on a aimé, qu’on a été quitté et qu’on se retrouve (par hasard ou pas) face à cet amour du passé : qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce qui survient ? Est-ce que le désir et la douleur sont encore là ? Est-ce que les secondes chances sont possibles ? Est-ce qu’il faut régler des comptes ? Toutes ces questions que l’on s’est posé sans avoir les réponses puisque, précisément, on n’est jamais remis en présence de l’être aimé et perdu, sauf dans ce livre-là […]

La force des répliques

On emploie le mot réplique dans les tremblements de terre, en général on attend la réplique et elle peut être aussi meurtrière que le premier coup.

C’est aussi comme la réplique au théâtre. Le livre est conçu presque comme une pièce. Unité de lieu, unité de temps et unité d’action : les trois unités du théâtre sont respectées, tout se tient pendant le temps d’un dîner. L’essentiel de l’histoire passe à la fois par ce qu’ils se disent, les répliques, et par ce qu’ils ne se disent pas : les silences, les murmures, les évitements, les non-dits, les regards. C’était important pour moi.

Et puis la réplique c’est aussi l’idée de se dire : Est-ce qu’on recommence ? Est-ce qu’on revit ? Est-ce que c’est possible ? Ou est-ce qu’au contraire, on a vécu une histoire, elle s’est achevée et il faut juste disséquer le cadavre ?

Un cycle autobiographique

Pendant 17 ans et 17 livres, j’ai écrit des romans. Ça m’allait très bien, j’adore ça […] ça m’a porté pendant longtemps, c’est savoureux, c’est jubilatoire, j’aime inventer des personnages, des situations, devenir un autre que moi-même. Et puis avec Arrête avec tes mensonges, j’ai initié un cycle que l’on peut qualifier d’autofictionnel ou d’autobiographique, je ne sais pas comment dire. Mais en tout cas je ne vais pas me cacher derrière mon petit doigt et disant que je ne suis pas du tout le Philippe Besson dont je parle dans le livre, ce serait curieux. Il me ressemble quand même pas mal.

[Jusqu’à présent] ce que j’ai écrit, ça avait beau être des romans, ça empruntait beaucoup à la réalité intime. Mais c’était caché, dissimulé derrière un décor, des fausses identités, des histoires réinventées ou recomposées, alors que là c’est raconté de manière frontale, directe. Et donc, je dissèque ça. Je me retrouve confronté à Paul qui a lu mes livres […]

Protestation des personnages

J’ai raconté un triangle amoureux dans un roman qui s’appelle Un garçon d’Italie, mais évidemment lui [Paul] il proteste, il dit : ce n’est pas moi, le personnage du roman. Ce qui est vrai puisque, par essence, c’est un personnage […] qui meurt à la première minute (je l’ai tué à la première phrase, au moins c’était réglé !) et donc je comprends qu’il n’ait pas voulu s’y reconnaitre, mais c’est une façon de mettre à distance les choses.

Ce qui m’intéressait c’était de montrer le regard réel sur le roman, de dire : quand quelqu’un qui a réellement existé s’est retrouvé dans un roman, à un moment il a le droit de protester. Le droit de dire : je me suis vu dans un livre et je veux dire que ce n’est pas moi, je ne suis pas comme ça. Donc c’est comme si le vrai personnage venait, d’une certaine manière, attaquer le personnage de roman en disant : cet homme est une imposture, ce n’est pas comme ça que l’histoire s’est passée. J’aime jouer à ce jeu-là.

Un dîner sous surveillance

La première histoire se passe en 1989. Les retrouvailles elles ont lieu en 2007. Et puis il y a celui qui en 2019 écrit ce livre-là, qui essaie de porter un regard sur le jeune homme de 20 ans, sur l’homme de 40 et sur l’histoire telle qu’elle s’est déployée. Il y a ces strates de lecture et de compréhension de l’histoire.

Si c’étaient de [simples] retrouvailles avec quelqu’un qu’on a aimé, on va dîner et puis on voit ce qui se passe… Là on avait un peu complexifié les choses […] puisqu’on a dîné à 4. Chacun vient avec sa moitié : ça ne facilite pas les choses et le dialogue. Ce sont des témoins très encombrants donc c’est quand même un dîner qui se passe sous surveillance. Il y a ce que l’on ne peut pas dire. Il faut d’abord biaiser […] et puis après y aller de manière un peu plus frontale, dès qu’on a un espace pour ça.

Nos conjoints ont le bon goût d’aller fumer à certains moments donc, de temps en temps, on est laissé seuls. On voyait bien qu’ils nous regardaient de l’autre côté de la vitre, on avait l’impression d’être des poissons dans un bocal […] C’est ça qui m’intéressait, ce dispositif, que j’aurais aimé inventer mais hélas, c’est terriblement vrai, c’est comme ça que ça s’est passé.

Première ébauche de Dîner à Montréal

[…] J’avais essayé d’écrire cette histoire-là il y a 7-8 ans, peu de temps après le dîner en 2007. En 2009-2010 j’avais essayé de l’écrire à ce moment-là sous une forme théâtrale mais je n’y étais pas arrivé. J’avais dû écrire une dizaine de pages puis j’avais laissé tomber car ça ne fonctionnait pas […]

Après avoir écrit Un certain Paul Darrigrand, je me suis dit : le moment est peut-être venu de l’écrire à nouveau […] Je pense que lorsque j’ai essayé en 2009, je ne savais pas écrire cette histoire. Il a fallu ce recul du temps, cette maturation, pour en être enfin capable.

Combler l’espace et le vide

Lorsque le premier livre est arrivé, je sortais, pour une fois, d’une histoire assez longue. Je me suis fait quitter assez sévèrement et je suis parti, je me suis exilé, j’ai quitté la France. Dans cet exil-là, il fallait remplir le temps, remplir l’espace. Tout à coup, l’Autre, qui avait occupé le temps, l’attention, n’était plus là. Il fallait quelque chose pour remplacer cet Autre qui avait disparu. Ce qui l'a remplacé, c’est l’écriture. Tout à coup, je me suis mis à écrire, et écrire c’était remplir les vides, c’était combler l’absence, c’était supporter le manque.

Le premier livre est donc arrivé parce qu’il fallait bien faire quelque chose, sinon c’était se jeter du quatorzième étage. C’est arrivé parce qu’il fallait occuper le temps et l’esprit […] mon premier roman, c’est en partie ça : la rupture amoureuse. D’ailleurs j’ai dédié le premier livre à la personne qui m’a quitté. Une façon de dire Merci ! Sans toi le livre n’aurait pas existé. Il l’a bien compris, le message est très très bien passé !

[…] on [Philippe et Paul] fait le compte des morts. Nous, on est issu d’une génération qui a été décimée dans les années 80 et 90. Quand on revoit les gens vingt ans plus tard on fait des petites croix sur les vivants et sur les morts. Il y a plus de morts qu’il ne devrait y en avoir, on devrait tous être vivants à ce moment-là, encore. Mais on en a laissé beaucoup en chemin. C’est ça que ça raconte aussi. C’est l’idée qu’il y a des gens qui ont eu 20 ans comme nous mais qui n’en ont jamais eu 30, ni même 25. Donc on raconte ceux qui étaient autour de nous et qui ne seront plus jamais […] Nous, on a vécu. Il y en a d’autres qui n’ont pas eu cette chance-là, de vivre. On mesure aussi la chance que l’on a, d’avoir vécu […] Tous mes livres c’est ça : parler à ceux qui ont fichu le camp. »

 

Arrête avec tes mensonges sortira au cinéma l’année prochaine. Quand on demande à l’auteur s’il participe à l’écriture du scénario 1 la réponse est claire : « Non, cette histoire est trop personnelle. Je suis assez schizophrène comme ça ! »

 

 

(1) Philippe Besson avait contribué à l’adaptation de Son frère, son roman éponyme sorti sur les écrans en 2003 

Source : Interview réalisée lors d’une rencontre Fnac le 21 juin 2019 à Toulouse