Rencontre avec Denis Michelis autour de son dernier roman, "Etat d'ivresse"

Denis Michelis
© crédit photo : Jean Héliès

« (Lundi.) Quelqu’un me poursuit, j’ignore si c’est un homme ou une femme… » Ainsi débute État d’ivresse, le troisième roman de Denis Michelis. Le ton est donné. Publiée aux éditions Noir sur Blanc, cette histoire d’amour entre une alcoolique et ses mignonettes prend aux tripes. Et si l’on n’en saura pas plus sur les circonstances qui ont poussé cette inconnue à l’ivresse, Denis Michelis nous livre volontiers quelques secrets d’écrivain.

 Rencontre avec un auteur à la plume reconnaissable dès les premiers lignes ; des lignes souvent noires, parfois oniriques, mais entre lesquelles le lecteur peut lire et « se faire sa propre histoire ».

 

Dans État d’ivresse, votre nouveau roman, nous suivons le dialogue intérieur d’une femme rongée par l’alcool. Pouvez-vous nous parler d’elle ?

À dire vrai je ne sais pas grand-chose d’elle, pas davantage en tout cas que le lecteur. Elle vit dans le nord de la France même si ce n’est pas explicité, c’est une femme mariée à un homme absent et mère d’un adolescent de dix-sept ans, Tristan. Côté travail, elle officie dans un magazine de psychologie et de développement personnel et peine à rendre ses articles à temps. J’ignore son prénom, son âge, et les raisons pour lesquelles elle a plongé dans l’alcool. Depuis mon premier livre, je construis toujours les personnages à partir de voix (des voix que j’entends !) et que je me contente de retranscrire. Mes personnages sont assez peu décrits, tout juste esquissés mais bien vivants.

 

Tristan, son fils, est une victime collatérale de l’alcool : il subit la déchéance de sa mère. Pourtant, elle le rend responsable de son état. Comment avez-vous vécu l’immersion dans la tête de ce personnage en plein déni ?

Le déni (on ment sans en être conscient) est en effet au cœur du livre. C’était en quelque sorte mon projet littéraire initial : comment écrire à la première personne tout en sachant que cette première personne ne dit pas toujours la vérité. La technique est d’ailleurs utilisée dans bon nombre de thrillers domestiques (La fille dans le train par exemple) et m’a toujours intéressée sauf que je ne voulais pas écrire de polar… qui sait, peut-être un jour ! Quant à l’immersion, elle s’est déroulée sans heurts… ! Nous passons la plus grande partie de nos existences à tordre le réel, et c’est aussi le travail de l’écrivain.

« Je n’aime pas les livres où l’on surligne »

 

État d’ivresse se déroule seulement sur sept jours. Pourquoi un laps de temps aussi court pour raconter cette histoire ?

Il n’existe pas de raison objective à l’addiction dans ce roman. Pourquoi a-t-elle sombré ? L’isolement probablement. La solitude, l’impossibilité de partir de chez soi : c’est en tout cas l’une des pistes que j’avance mais chaque lecteur aura sa propre interprétation. Je ne voulais pas avancer de raisons psychologiques, historiques, sociologiques. Je n’aime pas les livres où l’on surligne, je préfère de loin quand l’auteur reste dans la suggestion. Au lecteur de se faire sa propre histoire…

 

 

La violence est au cœur de votre travail : est-ce une volonté d’explorer ce thème sous toutes ces formes ou, au contraire, la violence s’impose-t-elle malgré vous à chaque début de roman ?

Très bonne question ! Il me semble ce se sont d’abord des situations de conflits (avec les autres ou soi-même) qui me viennent, ensuite une intrigue et enfin des personnages qui gravitent autour. Dans La chance que tu as, tout est parti d’une scène où j’imaginais un jeune serveur enfermé et humilié par ses collègues dans un restaurant très très chic… Pour Le bon fils je me suis demandé ce qu’il adviendrait si un ado qui souhaitait changer de père se retrouvait un jour nez à nez avec un père de substitution, un père idéal mais uniquement en surface… et dans Etat d’ivresse je suis parti de la toute dernière scène : une femme dans la forêt seule, cherchant à joindre son fils sur le portable. Pour moi, la littérature moderne est celle qui part d’une situation et non d’un personnage ou d’un décor. L’important c’est le conflit, la violence, ce qui fait scandale, ce qui est obscène, en vérité ce qui dérange, et tout le reste n’est qu’accessoire.

 

« Partir de rien est illusoire »

 

Une atmosphère singulière émane de chacun de vos livres. Avant l’écriture d’un nouveau roman, lisez-vous pour vous imprégner d’une ambiance, d’un univers ?

Pour État d’ivresse, j’ai lu quelques romans de maisons hantée comme celui de Shirley Jackson. J’ai aussi beaucoup relu Joyce Carol Oates parce qu’il y a toujours de la folie et de la perversion chez ses personnages. Et aussi pas mal d’auteurs des éditions de Minuit pour le minimalisme dans l’écriture. Ecrire est un apprentissage permanent, partir de rien est illusoire, qu’on le veuille ou non, tout a été dit, exprimé, réfléchi bien avant nous. Ecrire c’est simplement s’inscrire dans une continuité, dans un cercle d’auteurs.

 

La musique tient-t-elle une place dans votre processus d’écriture ?

Je n’écoute jamais de musique mais il est vrai que le texte de la chanson de Barbara « Seule » m’est revenu en mémoire. C’est un titre assez peu connu et étrangement peu mélodieux. L’arrangement est minimaliste, les mots d’une simplicité désarmante. C’est, me semble-t-il, ce que je recherchais dans État d’ivresse : faire le moins d’effet possible tout en créant une émotion très forte à chaque page.

 

En novembre 2018, vous avez co-signé une tribune dans Le Monde où vous déploriez l’invasion de l’autofiction et des «romans en costumes», au détriment de la fiction, dans la littérature française. Comment cette tribune a-t-elle été perçue ? Quels ont été les retours ?

La Tribune a été publiée la veille du Goncourt et à part Le Média, aucun journaliste ne nous a sollicités. Et pourtant elle a été lue et partagée plusieurs milliers de fois, bref : gros silence radio… Et puis le temps passant, à force de rappeler l’existence de cette tribune, que ce soit dans les salons, les rencontres ou lors d’entretiens, on a fini par nous interroger… donc on progresse… lentement mais surement ! Nous n’avons rien contre l’auto fiction ou le roman historique mais nous rappelons qu’il s’agit aussi d’une mode éditoriale, que l’édition est aussi une industrie et que l’écriture du réel (qu’elle soit présente dans l’écriture de soi ou passé dans le roman historique) est aussi plus facile à vendre et sur les tables des libraires et dans les médias… Elle suscite une émotion immédiate puisque réelle. La fiction c’est une autre histoire… elle va toucher le lecteur par d’autres biais. Il faut faire très attention aux discours tels que « le roman est mort », « la fiction n’a plus lieu d’être », ou « aujourd’hui c’est l’écriture du réel qui compte ». Qui se cache derrière ces discours ? Des éditeurs la plupart du temps. Il suffit de voir comment le polar, la littérature de l’imaginaire ou les séries se portent pour constater que nous n’avons jamais eu autant besoin de fiction !

 

État d’ivresse a paru en janvier dernier aux éditions Noir sur blanc, dans la collection « Notabilia ». Quelles sont les caractéristiques de cette collection ?

Brigitte Bouchard, l’éditrice (qui avait fondé Les Allusifs) pourrait mieux répondre à cette question que moi… disons qu’il s’agit de romans plutôt brefs, avec un univers très particulier car émanant d’auteurs des quatre coins du monde comme par exemple Roberto Bollano, Louis-Bernard Robitaille, Goran ; Petrović, Sylvain Trudel… Au départ il s’agissait plutôt de romanciers internationaux et désormais plusieurs français ont rejoint la troupe comme Sophie Divry. Je pense que ce qui nous relie tous c’est un grain de folie dans les textes, le refus d’une norme éditoriale (on ne surfe sur aucune vague) et une recherche formelle. Par ailleurs, beaucoup de ces romans sont écrits à la première personne ou s’attachent à un personnage. Courts, hypnotiques, un peu barrés et refusant la norme, voilà comment on pourrait définir Notabilia.

 

Quels sont vos futurs projets littéraires ? Avez-vous commencé l’écriture d’un nouveau roman ?

Ce sera un livre autour d’un journal intime écrit par un homme… Il y aura encore une maison, une famille dysfonctionnelle et un rapport trouble à la vérité.

 

Merci beaucoup à Denis Michelis d’avoir répondu à nos questions.

 

Ces derniers temps, mes cauchemars semblent si réels qu’en ressortir me demande un incommensurable effort. Comme en ce moment même où je lutte vaillamment avec les coussins du canapé pour pouvoir me redresser. Pourquoi ris-tu ? (On entend un bruit sourd, peut-être un objet qui tombe.)

J’aimerais t’y voir.

(Extrait d'État d'ivresse, p 21)

 

 

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