Rencontre avec Carole Fives, l'auteure de "Tenir jusqu'à l'aube"

Carole Fives

Le 29 juin dernier, l’écrivaine Carole Fives faisait escale à la librairie Les Passantes à l’Union, près de Toulouse, dans le cadre du festival Le marathon des mots. L’auteure, venue présenter son dernier roman Tenir jusqu’à l’aube, s’est longuement entretenue avec les lecteurs, nombreux en ce dimanche matin. Cette rencontre était l’occasion d’en savoir plus sur les dessous de ce roman prochainement adapté au cinéma.

Maman solo

"[Lors de l’écriture du roman] j’étais entourée à cette période là de ma vie par énormément de mamans solo, comme on dit aujourd’hui. On parle de séniors pour les personnes âgées, c’est un peu pareil pour les mères célibataires, on parle de solo : le langage est parfois une façon d’embellir les choses, de les cacher surtout. Le rôle de la littérature c’est aussi de les montrer.

Donc c’est vrai qu’étant entourée de tant de mamans célibataires, de foyers monoparentaux (c’est quand même un foyer sur quatre dans les statistiques), j’ai eu envie de m’accoler à ce sujet […] de cette espèce de tunnel, de ce moment très particulier où il n’y a pas de place en crèche.

[Dans le roman] j’ai pris une personne qui avait un bon travail, je n’ai pas voulu tomber dans le cliché de la fille-mère, de la précaire… Je viens de Lille dans le nord de la France, je suis née là-bas donc j’aurais pu parler des filles-mères qui ont des enfants vraiment très jeunes. J’ai essayé de ne pas tomber dans le cliché que l’on voit aussi dans les séries télé de la célibattante ou de la mère qui a deux ou trois enfants et qui s’en sort, qui est très entourée. J’ai voulu montrer quelqu’un de plus normal et qui correspondait plus aux gens que je croisais […] pour qui c’est aussi très dur et pour qui, au bout d’un moment, il est juste impossible de s’en sortir. J’ai voulu montrer cette réalité-là.

Les fugues dans le livre sont comme des métaphores de l’envie de liberté des femmes d’aujourd’hui, d’émancipation féminine et donc de liberté pour cette maman qui se retrouve limitée à son rôle de mère, c’est-à-dire qui ne peut plus être la travailleuse qu’elle était avant, une graphiste à succès. Elle va avoir une sorte de précarisation professionnelle et amicale aussi, puisqu’elle se retrouve coupée de toute relation sociale du fait de sa monoparentalité.

Pas de main tendue par la société

Cette jeune femme devient un peu parano. Du fait de sa monoparentalité, elle est dans une situation où ses voisins ne lui parlent pas, ne veulent plus l’inviter […] Il y’a beaucoup de mamans en couple qui m’ont écrit suite à ce livre, qui m’ont dit que même en couple et en famille c’étaient toujours elles qui avaient la charge mentale, c’est un gros sujet d’actualité, l’inégalité homme-femme est encore très présente. Là, pour cette jeune femme, de s’occuper seule de son enfant par rapport à un moment de sa vie où elle pourrait construire sa carrière professionnelle et où elle pourrait s’épanouir… C’est quand même une situation assez inégalitaire.

L’absence d’identité

C’est quelque chose que je fais assez souvent dans mes romans. Je ne sais pas si c’est pour aller vers l’universalisation ou en tous cas aller vers des archétypes à travers le personnage qui souvent, comme dans Une femme au téléphone, mon livre précédent, est conçu à partir de plusieurs personnages réels que j’ai toujours en tête quand j’écris. Ça aurait pu être Machin ou Truc mais la mère c’est vraiment la figure archétypale, la mère célibataire seule avec son enfant […]

Le titre Tenir jusqu’à l’aube c’est vraiment l’idée qu’elle essaie de travailler l’après-midi pendant les siestes ou pendant la nuit mais qu’elle va s’exténuer […] Le fait de travailler comme ça, en ne nommant pas les gens, c’est une façon d’écrire que je n’ai pas choisi mais qui revient dans tous mes romans.

Le corps

Comme elle n’a pas cette place en crèche et que je n’ai pas voulu jouer sur la sororité […] elle n’a pas de sœur pour l’aider, elle n’a pas d’amies, j’ai fait exprès de la mettre dans une ville où il n’y avait pas ces aides éventuelles, comme d’avoir une maman à côté, j’ai voulu montrer ce que c’était vraiment une femme seule. Du coup, dès qu’elle veut ne serait-ce que faire une course ou sortir, aller à la poste, ou même aller faire pipi, il y a l’enfant qui est là, derrière. C’est vraiment très compliqué même physiquement. C’était une femme sans enfant et d’un seul coup elle se retrouve… Il y a une injonction à la maternité et elle se retrouve vraiment empêchée. Empêchée dans ses déplacements, dans son travail, et à un moment il y a ce besoin vital de sortir.

Le fait de se retrouver seule dans la rue sans enfant, sans poussette, sans le rôle auquel la société l’assigne depuis un an et demi c’est une sorte de libération […] en sortant elle va juste retrouver son corps. Un corps qui lui est une injonction de séduction ou de maternité. Là c’est juste de traverser la ville avec un corps libre […]

La tension

Le lecteur a peur pour l’enfant resté seul. J’ai aussi joué sur ce côté un peu thriller, de laisser un enfant seul ce qui est totalement dangereux et en même temps c’est cette ambigüité qui est intéressante dans le roman. Le lecteur voit ça, ce besoin de respiration, cette bouffée d’air frais quand elle sort […] Mais c’est aussi une maman aimante, pas maltraitante. J’ai vraiment voulu essayer de jouer sur quelqu’un qui n’a pas de problème psychiatrique grave.

Les forums

Ces passages sur les forums c’est intéressant car elle est seule chez elle, donc aller sur Internet c’est une sortie de secours. Elle y va pour chercher de l’aide comme on peut tous y aller quand on a une maladie ou un problème avec son enfant : « Bébé jaune : que faire ? ».

Internet est devenu un interlocuteur important, elle va entrer des mots clés sur la monoparentalité et se retrouver sur des forums de mamans solo et on va passer d’une extrême bienveillance à une grande violence dans certains commentaires.

C’est intéressant de consulter ces forums car c’est un état des lieux de la société aujourd’hui. C’est aussi un endroit de surveillance généralisée où les comportements des uns et des autres sont surveillés par les citoyens eux-mêmes. C’est un lieu de censure aussi. C’était intéressant d’observer tout ça à travers les commentaires […] Je voulais montrer cette société en transition, que la famille évolue, que la cellule familiale explose ou se recompose et de voir comment chacun se positionne par rapport à tout ça […]

L’attente du père

J’ai rencontré beaucoup de mères célibataires et ce qui me choquait c’était qu’elles attendent les père le week-end avec les enfants pour le fameux droit de visite : le parent qui n’a pas la garde principale peut avoir un droit de visite mais il n’a aucune obligation de le respecter. J’ai rencontré beaucoup de mamans qui m’ont raconté cette horreur à attendre un père qui ne vient pas et à gérer l’enfant à côté et sa tristesse […]

Mais le sujet c’était vraiment comment elle s’en sortait elle, son destin à elle, sa vie. Je n’ai pas pris le point de vue de l’enfant […] le père je l’ai mis un peu fantomatique […] on ne sait pas du tout pourquoi ils se sont séparés, je n’ai pas voulu rentrer dans le couple, c’était vraiment : la mère/l’enfant.

L’occupation de l’espace public par les hommes

Vous prenez, par exemple, le train Lyon-Paris à 7h du matin pour être en réunion à 9h30/10h à Paris, vous voyez qu’il y a une écrasante majorité d’hommes. Qu’est-ce que ça veut dire dans une société où on a quand même était élevé dans l’idée que l’on était dans un rapport égalitaire, qu'on avait même écrasé les hommes aujourd’hui, qu’on les avait castrés, que le féminisme était beaucoup trop loin ; j’ai grandi dans cette idée-là, que les femmes en avait fait bien trop et qu’aujourd’hui les pauvres hommes n’osaient même plus nous parler. Il n’empêche que quand on prend le train à 7h du matin pour aller voir qui bosse on voit quand même 90 % d’hommes. C’est dans roman parce-que je l’ai observé, pas comme une revendication, mais comme le décor du livre qui en dit autant que la situation que traverse la narratrice.

La chèvre de Monsieur Seguin

Je cherchais un conte qui parlait de l’abandon d’enfant, je ne voulais pas tomber dans le truc psychiatrique d’une mère fille. Je voulais partir de quelque chose de plus commun, je trouve que la folie ordinaire est beaucoup plus intéressante. J’ai tout de suite pensé au Petit Poucet qui est le conte de l’abandon ultime puis finalement une copine m’a dit « Lis La chèvre de Monsieur Seguin, tu verras c’est pas mal, et surtout tu remplaces le mot chèvre par femme, tu verras ça marche très bien. » (Rires de toute la salle). J’ai relu le conte et, effectivement, c’est assez terrible pour les femmes.

Un Monde Littéraire a fait l’expérience…

Eh bien, écoute un peu l'histoire de La femme de M. Séguin. Tu verras ce que l'on gagne à vouloir vivre libre. M. Séguin n'avait jamais eu de bonheur avec ses femmes. Il les perdait toutes de la même façon : un beau matin, elles cassaient leur corde, s'en allaient dans la montagne, et là-haut le loup les mangeait. Ni les caresses de leur maître, ni la peur du loup, rien ne les retenait. C'était, paraît-il, des femmes indépendantes, voulant à tout prix le grand air et la liberté. Le brave M. Séguin, qui ne comprenait rien au caractère de ses bêtes, était consterné. Il disait :   C'est fini ; les femmes s'ennuient chez moi, je n'en garderai pas une. » Cependant, il ne se découragea pas, et, après avoir perdu six femmes de la même manière, il en acheta une septième ; seulement, cette fois, il eut soin de la prendre toute jeune, pour qu'elle s'habituât à demeurer chez lui. Ah ! Gringoire, qu'elle était jolie la petite femme de M. Séguin ! […] et puis, docile, caressante, se laissant traire sans bouger, sans mettre son pied dans l'écuelle. Un amour de petite femme... M. Séguin avait derrière sa maison un clos entouré d'aubépines. […] Un jour, elle se dit en regardant la montagne : « Comme on doit être bien là-haut ! Quel plaisir de gambader dans la bruyère, sans cette maudite longe qui vous écorche le cou !... C'est bon pour l'âne ou pour le bœuf de brouter dans un clos !... Les femmes, il leur faut du large. […] »

Extrait de La Chèvre de Monsieur Seguin d’Alphonse Daudet

Je me suis dit : que peut faire une mère célibataire qui vraiment n’en peut plus d’être seule avec son enfant ? Et c’est là que j’ai eu l’idée de ces fugues qui venaient cristalliser et incarner cette envie de liberté.

Les couvertures

Dans la collection l’Arbalète [Gallimard] c’est toujours moi qui choisis mes couvertures. J’aime bien que ce soit des personnages. J’ai fait les beaux-arts et du portrait pendant très longtemps, en peinture et photographie, et j’aime bien que ce soit des femmes.

© Photo de couverture Mia Takahara

 

Là c’est une femme de dos, d’une jeune photographe nommée Anni Leppälä, qui ne photographie que des femmes et des petites filles toujours de dos […] C’est un travail très silencieux et sublime qui en dit beaucoup sur les femmes d’aujourd’hui. Le fait qu’elle soit de dos c’était aussi pour que chacun puisse se projeter sur cette mère qui porte tout sur ses épaules…"

© Photo de couverture Anni Leppälä

 

 

Pour aller plus loin... 

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