Il y a cent ans, Proust obtenait le Goncourt

Proust interview centenaire
Portrait de Marcel Proust à Illiers-Combray vers 1900

Redécouvrons Proust et son œuvre à l’occasion du centenaire d'À l’ombre des jeunes filles en fleurs, roman pour lequel Proust obtint le prix Goncourt, et d’un entretien avec une spécialiste : Danièle Gasiglia-Laster.

 

Bonjour Danièle Gasiglia-Laster,

Vous êtes écrivaine et critique et vous faites aussi de la recherche. Spécialiste de Victor Hugo, de Jacques Prévert et de Marcel Proust, sur lesquels vous avez publié de nombreux articles et livres,  vous écrivez  aussi des contes et des pièces de théâtre. Vous avez été responsable, avec Arnaud Laster,  de l’édition des Oeuvres complètes de Prévert dans la Bibliothèque de la Pléiade (Gallimard) : établissement du texte, préface, chronologie, notices et notes. Vous avez également publié en GF / Flammarion À l’ombre des jeunes filles en fleurs.

Proust a obtenu en 1919 le prix Goncourt pour cette partie d’À la recherche du temps perdu. Il y a donc cent ans. À cette occasion Flammarion réimprime votre édition avec une bibliographie actualisée et de nouvelles couvertures (votre édition comporte deux volumes).

Proust Proust

 

Pouvez-vous nous expliquer votre rôle dans l’édition GF ?

Cette édition est le travail d’une équipe dirigée par Jean Milly. Quand il m’a demandé de quelle partie de la Recherche j’aimerais m’occuper, j’ai répondu sans hésiter À l’ombre des jeunes filles en fleurs, roman si poétique, où peinture et théâtre jouent un grand rôle et où Proust analyse avec finesse les émois amoureux de l’adolescence. Mon rôle a été d’abord d’établir le texte, ce qui n’était pas une mince affaire. L’édition originale était très fautive (beaucoup de coquilles, de phrases qui ne retombaient pas sur leurs pieds, etc) et celle de l’ancienne Pléiade (la nouvelle édition n’avait pas encore été publiée) avait beaucoup trop corrigé le texte et refait la ponctuation. J’ai dû revenir au plus près de ce qu’avait voulu Proust à l’aide des manuscrits et surtout d’épreuves abondamment corrigées par lui, ainsi que de publications d’extraits en revues. J’ai rédigé aussi une très longue «Introduction » à l’œuvre, de 80 pages, qui est quasiment un essai sur le roman. J’y explique par exemple comment Proust travaille le langage de chacun de ses personnages, quelles ont été ses influences – Nerval, Wagner, etc. - le sens des couleurs dans ce volume (notamment de la couleur rose), la manière dont certains personnages se comportent en société – Charlus joue toujours des rôles -, le rapport qu’entretiennent tous les arts dans l’œuvre. J’ai aussi rédigé les notes. Il fallait expliquer qui était tel ou tel écrivain ou homme politique que la plupart des lecteurs ne connaissent plus aujourd’hui, éclairer sur certains mots tombés en désuétude, sur le sens de tel ou telle référence culturelle, etc.

 

En 1919, Proust reçoit le Goncourt. Ce n’est pas Dorgelès et ses Croix de bois, roman de poilu qui a été primé. Comment ce prix a t-il été perçu ? Proust a t-il fait la guerre ? En parle-t-il dans son roman?

Proust obtient en effet le prix Goncourt pour À l’ombre des jeunes filles en fleurs le 10 décembre 1919. Plusieurs critiques lui reprochent son âge – il a 47 ans – et, surtout, de ne pas avoir fait la guerre contrairement à Roland Dorgelès que certains auraient aimé voir couronné pour Les Croix de bois. Beaucoup le trouvent difficile d’accès, touffu et reprochent au roman d’être mal construit. Mais le génie de l’écrivain et son originalité sont tout de même reconnus par quelques critiques : Paul Souday écrit par exemple dans Le Temps qu’ « on a rarement traduit avec plus de force et d’amertume le sens du changement et l’incessante mobilité qui fait de la vie une suite ininterrompue de morts fragmentaires ». François Le Gris, dans La Revue hebdomadaire, fait judicieusement remarquer qu’on ne peut pas reprocher à Proust un manque de construction de son œuvre puisque cette œuvre est loin d’être achevée. Jacques Rivière affirme que Marcel Proust « renouvelle toutes les méthodes du roman. » Il est évident que cette œuvre ne ressemble à aucune autre et qu’elle perturbe certains. Mais ce qui fait du tort à Proust ce n’est pas seulement sa modernité et sa complexité, c’est aussi qu’il soit soutenu par Léon Daudet, rédacteur de L’Action française dont l’idéologie d’extrême-droite est bien connue. Proust, qui ne partage pas du tout les idées de Daudet mais qui est un ami de la famille, se trouve donc associé par certains journalistes de gauche à l’idéologie réactionnaire de son plus fervent soutien. Il sera beaucoup question de la guerre dans Le Temps retrouvé. Mais cette guerre sera vue non pas du point de vue du soldat mais de celui d’un homme qui apprend les nouvelles du front par les journaux et les rumeurs. Un des personnages principaux, Saint-Loup, y mourra en héros. Charlus s’emportera contre le rejet de l’art allemand, provoqué par la haine de l’ennemi. Proust analysera surtout les différents comportements humains face à cette guerre suivie de loin par ceux qui ne la font pas.

 

Le titre, À la recherche du temps perdu, ainsi que le motif de la madeleine qui renvoie aux souvenirs sont sans doute les choses les plus connues de l’oeuvre. Mais au fait de quoi ça parle?

La fameuse madeleine qui, trempée dans une tasse de thé, permet au narrateur de retrouver un moment de l’enfance est en effet le passage le plus connu. Mais j’ai le sentiment que beaucoup de gens, ceux qui n’ont pas lu Proust, ne connaissent pas le rôle de cette madeleine magique. J’en ai pris conscience quand j’ai adapté l’œuvre pour le théâtre en 2007 et que des acteurs ont travaillé sur cette adaptation. Plusieurs m’ont remercié de leur avoir enfin fait comprendre ce qu’était la madeleine de Proust. Un jour de grand froid, le narrateur trempe une madeleine dans une tasse de thé. Aussitôt qu’il porte à sa bouche un morceau mouillé de la madeleine, son enfance à Combray lui revient car sa tante lui faisait souvent prendre une madeleine dans une infusion de thé ou de tilleul. Non seulement le souvenir apparaît mais il éprouve les mêmes sensations qu’autrefois. Plus qu’une résurgence du souvenir, c’est de la permanence de l’être que parle Proust et même de son immanence. Il y a l’idée que par l’intelligence et la volonté on ne retrouve pas le passé, mais que seul le souvenir « involontaire », surgi d’une sensation, nous permet de remonter le temps et de saisir ce qu’il y a d’intemporel en nous. Mais À la recherche du temps perdu parle de bien d’autres sujets : de la vie, de la mort, de l’art, de la beauté, des modes, des ridicules humains…

 

Proust était-il engagé politiquement? Le montre t-il dans son œuvre?

Proust n’est engagé qu’au moment de l’Affaire Dreyfus. Il milite vivement pour l’innocence de Dreyfus. Mais ce n’est pas quelqu’un que la politique intéresse. Dans son roman, il évoque l’Affaire Dreyfus en montrant comment les personnages changent de bord : certains sont d’abord anti- dreyfusards puis peu à peu deviennent convaincus de l’innocence de l’accusé et, inversement, d’autres qui ont d’abord défendu Dreyfus le soutiennent avec moins de conviction pour des raisons idéologiques (militarisme, nationalisme…). Mais le narrateur ne prend pas parti. Il nous montre l’évolution d’une société. Il y a quelques passages dans son œuvre qui pourraient passer pour politiques mais ils sont trop peu nombreux pour que l’on y voie quelque chose de décisif. Dans À l’ombre des jeunes filles en fleurs, par exemple, il y a un moment où Proust peut sembler avoir quelques préoccupations sociales. Il remarque que le soir la salle à manger du Grand Hôtel est éclairée et visible par les passants : « celle-ci devenait comme un immense et merveilleux aquarium devant la paroi de verre duquel la population ouvrière de Balbec, les pêcheurs et aussi les familles de petits bourgeois, invisibles dans l’ombre, s’écrasaient au vitrage pour apercevoir, lentement balancée dans les remous d’or, la vie luxueuse de ces gens, aussi extraordinaire pour les pauvres que celle de poissons et de mollusques étranges (une grande question sociale, de savoir si la paroi de verre protégera toujours le festin des bêtes merveilleuses et si les gens obscurs qui regardent avidement dans la nuit ne viendront pas les cueillir dans leur aquarium et les manger) ». Il est contre un art qui se veut populaire car à ses yeux le peuple est moins inculte que certains mondains, comme il le dit dans Le Temps retrouvé : « L’idée d’un art populaire comme d’un art patriotique si même elle n’avait pas été dangereuse, me semblait ridicule. S’il s’agissait de le rendre accessible au peuple, en sacrifiant les raffinements de la forme, “bons pour des oisifs ”, j’avais assez fréquenté de gens du monde pour savoir que ce sont eux les véritables illettrés, et non les ouvriers électriciens. » Mais ça ne fait pas pour autant de Proust un homme de gauche. Je le pense profondément apolitique, avec certains préjugés qui pourraient être qualifiés de « droite » et certaines observations qu’on pourrait dire de « gauche ».

 

À la recherche du temps perdu se passe à la fin du XIXe siècle et au tout début du XXe siècle. Pensez-vous, avec toutes les évolutions sociales, technologiques, que ce roman résonne encore en 2019?

Comment ne pourrait-il pas encore résonner aujourd’hui ? Comme tous les grands écrivains, Proust est intemporel. L’enfant sensible, malheureux que sa mère ne vienne pas l’embrasser, existe aujourd’hui ; Swann, amoureux d’une femme qui n’est pas son genre mais qu’il a recréée par son imagination est à la ressemblance de certains hommes ; la duchesse de Guermantes, qui fait étalage de sa culture en société mais est timorée devant un art un peu trop moderne (elle n’ose pas s’aventurer après Les Chants du crépuscule de Hugo) a des équivalents de nos jours ; la douleur de la mère et de son fils face à la maladie et à la mort de leur bien aimée mère et grand-mère est intemporelle de même que l’inconvenance du duc de Guermantes qui vient faire ses condoléances et ne comprend pas que ses manifestations superficielles de politesse importunent ceux qui ont du chagrin ; l’angoisse du temps qui passe et la peur de vieillir, tout cela nous touche aujourd’hui. Sans parler de ce que Proust nous dit de la musique, de la littérature, de la peinture. Victor Hugo écrivait que « le style est âme et sang » et qu’il vient « des entrailles de l’idée ». Proust a réussi cette fusion parfaite entre style et idée. Il nous parle de ce qui est notre vie, de nos ridicules, de nos obsessions, de nos terreurs, de nos désirs. Peu importe que ses personnages n’aient pas de téléphone portable ou d’ordinateur ! L’aristocratie n’a plus l’importance qu’elle avait au temps de Proust mais elle a été remplacée par ceux qui possèdent le pouvoir de l’argent. Tout ce qu’il nous dit des rapports sociaux, de la volonté de paraître, de l’impossibilité d’être soi en société est toujours d’actualité.

 

Proust a t-il influencé des romanciers français ou étrangers (écrivains de pays sous dictature par exemple) ?

Je pense que beaucoup d’écrivains des générations qui ont suivi Proust ont été influencés par lui. On a interrogé récemment 100 écrivains d’aujourd’hui sur leurs œuvres préférées : À la recherche du temps perdu est le titre le plus souvent cité, par exemple par François Cheng, Annie Ernaux, Philippe Forest, Philippe Sollers… Nathalie Sarraute disait dans L’Ère nouvelle que Proust était un des auteurs sur lequel il fallait le plus s’appuyer pour rompre avec la littérature héritée du XIXe siècle. C’est amusant car Proust disait qu’on est moderne uniquement si on ne cherche pas à l’être ! Marguerite Yourcenar le considérait comme un des plus grands du XXe siècle et disait que c’est celui qu’elle voulait retenir. Elle avouait l’avoir lu 7 ou 8 fois. Butor l’admirait beaucoup également et les auteurs du Nouveau Roman ont été très influencés par lui. L’attention portée au point de vue, le refus de faire intervenir un narrateur omniscient ont été des préoccupations dérivées de la lecture de Proust. On peut trouver aussi de nombreuses ressemblances entre l’œuvre de Proust et celles de Thomas Mann et de Virginia Woolf. Prévert, qui semble pourtant a priori très éloigné de lui, par le style et les préoccupations, y fait référence à plusieurs reprises et on trouve pas mal de réminiscences proustiennes dans son œuvre. Je ne sais pas s’il a particulièrement influencé les écrivains de pays sous dictature. Comme je le disais plus haut, l’œuvre de Proust n’est pas politique au sens strict du terme. Mais elle possède une force qui s’est révélée dans des situations extrêmes. Le polonais Jozef Czapski a raconté dans son Proust contre la déchéance, comment il parla de Proust à des déportés, comme lui, dans le camp de prisonniers de Griazowietz en URSS, en 1940 et 1941. Sans aucun livre à sa disposition, seulement ses souvenirs de l’œuvre, il leur raconta Bergotte, la duchesse de Guermantes, Charlus, et les aida ainsi à supporter leurs dures conditions de détention. Le pouvoir des grandes œuvres est sans limites.

 

Un Monde Littéraire et ses lecteurs remercient Danièle Gasiglia-Laster pour ces commentaires très instructifs et éclairants.

 

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