Un roman monument : "Notre-Dame de Paris" 

Notre Dame de Paris
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Suite à l’incendie de Notre-Dame de Paris, replongeons dans le roman hugolien éponyme publié en 1831, à travers un entretien avec un spécialiste : Arnaud Laster. 

 

Bonjour Arnaud Laster, 

Vous avez publié quantité de livres et articles sur Hugo, donné de nouvelles éditions de ses œuvres (Claude GueuxLes MisérablesLa Légende des sièclesLe Théâtre en liberté) et vous êtes depuis quelques années le président de la Société des Amis de Victor Hugo. Il se trouve que vous avez été mon directeur de recherches à l'Université Paris 3 Sorbonne Nouvelle. Suite à l’incendie qui a eu lieu à Notre-Dame, j'ai donc tout naturellement sollicité de vous un entretien.  

 

Dès le lendemain de l'incendie, le roman de Victor Hugo, Notre-Dame de Paris, a fait l'objet d'achats massifs, au point que les stocks de nombreux libraires ont été épuisés. Faut-il un événement grave pour lire ou relire une oeuvre?

Non, bien sûr, et heureusement. Chacun a ses raisons de lire ou de relire une œuvre. Pour celles et ceux qui sont séduits par des adaptations, films ou comédies musicales, cela peut être la curiosité de lire l’œuvre originale.

 

Le roman a t-il eu une influence sur la destinée du bâtiment ?

Oui, il a amené quantité de lecteurs à s’y intéresser et à l’apprécier ; il a déterminé sa restauration.

 

Et, selon vous, pourquoi Hugo l'a t-il écrit ?

Plusieurs motifs ont concouru, parmi lesquels la défense d’un chef-d’œuvre en péril ; et, au moins autant, la volonté de faire se côtoyer, voire se mélanger, le grotesque et le sublime, selon l’esthétique préconisée dans la préface de Cromwell : montrer qu’un beau capitaine peut n’être qu’un bellâtre sans cœur, et qu’un sonneur de cloches difforme peut être héroïque et plein d’amour ; mais il y a sans doute aussi la volonté d’exprimer des sentiments intimes à travers ceux des personnages, peut-être même une dimension autobiographique. Son épouse, en ne voulant plus partager son lit avec lui, nous le savons par une lettre du 17 juillet 1831, six mois après l’achèvement du roman, mais susceptible de refléter une réalité antérieure, peut avoir attisé son désir et causé une frustration qu’il a probablement transposés dans les tourments de l’archidiacre Claude Frollo, contraint à l’abstinence par l’interdiction aux prêtres de se marier.

 

Ldésir de Claude Frollo pour la jeune Esmeralda dansant et chantant sur le parvis de la cathédrale a t-il posé problème lors de la publication du roman au regard de la censure et de l’Église ? Quelle a été la réception de l’oeuvre ?

Le roman a choqué et il a été  inscrit par décret du Vatican, en date du 28 juillet 1834, à l'Index Librorum Prohibitorum, c’est-à dire à l’Index des livres dont la lecture est interdite aux catholiques. Il y est resté jusqu’en 1959. Malgré l’abolition de la censure par la Monarchie de Juillet, le livret tiré par Hugo de son roman pour un opéra composé par Louise Bertin n’a pu conserver le titre Notre-Dame de Paris et a été joué et publié en 1836 sous le titre La Esmeralda. Claude Frollo n’a pu y être présenté comme archidiacre de Notre-Dame et, dans la partition pour piano et chant éditée en 1837, il est désigné comme « échevin ».

 

Je sais que, outre de Hugo vous êtes spécialiste de Prévert. Or Prévert a adapté le roman pour le film de Jean Delannoy en 1956. Pouvez-vous nous parler de cette collaboration ? Existe-t-il un lien entre Prévert et Hugo?

L’anticléricalisme de Prévert s’est accordé à merveille avec celui de Hugo. Conscient des pressions qu’il risquait de subir, Prévert a dit avoir exigé une clause de fidélité à l’œuvre adaptée – qu’il aimait beaucoup - dans le contrat qu’il a signé. Il savait que dans les adaptations américaines précédentes, Claude Frollo avait été transformé en Grand Juge. Et un scénariste américain de renom, Ben Hecht, a été délégué pour expurger le scénario et les dialogues de tout indice d’anticléricalisme. Jamais Frollo ne sera donc désigné textuellement comme prêtre ; mais Delannoy en plein accord avec Prévert fera en sorte de suggérer clairement aux spectateurs qu’il l’est. Sortant de Notre-Dame comme de sa demeure, portant un vêtement qui a bien l’apparence d’une soutane, tenant des propos tout aussi révélateurs, il ne peut être pris que pour un ecclésiastique.  

 

Le roman de Hugo est-il toujours actuel aujourd’hui ?

Certes, y compris dans sa dénonciation implicite du racisme et de la xénophobie. Esmeralda passe pour Bohémienne ou Égyptienne. On la persécute à cause de cela et elle est en butte à la haine que voue aux Gitans une vieille femme, surnommée La Sachette, qui ne leur pardonne pas de lui avoir enlevé sa fille et d’avoir laissé, à sa place, un petit monstre. Or, c’est ce petit monstre, substitué à sa fille, Quasimodo, qui arrachera une première fois la jeune fille à la pendaison et lui offrira l’asile de la cathédrale ; et cette Esmeralda que la Sachette va livrer à la mort, se révélera être précisément sa propre fille. Façon de faire comprendre que les êtres que l’on croit les plus différents, les plus étrangers, sont du même sang que nous, qu’il faut leur donner asile et les sauver des menaces qui pèsent sur eux.

 

Un Monde Littéraire et ses lecteurs remercient Arnaud Laster pour cet entretien très instructif.

 

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