Focus sur "Mur Méditerranée" de Louis-Philippe Dalembert

Mur Méditerranée

Lauréat du Prix de la Langue Française 2019, l'auteur haïtien Louis-Philippe Dalembert nous fait vivre les terribles épreuves des migrants - et plus particulièrement des migrantes - à travers son dernier roman, Mur Méditerranée (éditions Sabine Wespieser, août 2019). Inspiré de la tragédie d'un bateau sauvé par le pétrolier danois Torm Lotte en juillet 2014, ce récit nous fait embarquer non pas seulement dans un chalutier de la côte libyenne, mais avant tout dans la vie de trois jeunes femmes aux mésaventures bouleversantes.  

Trois portraits de femmes déterminées

Les trois personnages principaux sont des femmes pleines d'ambition appartenant au continent africain, mais toutes trois issues de classes sociales différente. Chochana est une Nigériane juive Ibo qui quitte son village suite à une sécheresse persistante provoquant la famine. Semhar, elle, est une Erythéenne, chrétienne orthodoxe, qui fuit le service militaire et une politique dictatoriale. Enfin, Dima est une bourgeoise syrienne, musulmane d'Alep, qui fuit la guerre avec son époux et ses deux filles. Ces trois portraits sont brossés avec une telle finesse qu'on ne peut s'empêcher de s'identifier et de méditer sur le drame que vivent tant d'autres Chochana/Semhar/Dima nées du mauvais côté de la Méditerranée. Par ailleurs, le titre de ce roman - Mur Méditerranée - est à la fois magnifiquement choisi et criant de vérité... 

Une fiction pour changer un peu des froides statistiques

Le sujet est très dur, certes, mais il est traité avec une telle beauté qu'il serait dommage de passer à côté. Dans ce récit, l'auteur dénonce la violence des passeurs profitant de la situation pour maltraiter les migrants, mais aussi, indirectement, l'indifférence généralisée face à ce genre de fait divers entendu tant de fois à la radio ou à la télévision et qui, malheureusement, banalise ces horreurs. Avec un style précis et une parfaite maîtrise du sujet, Louis-Philippe Dalembert nous rappelle ainsi que derrière chaque migrant se trouve une histoire, qu'il soit allongé sur le pont ou tassé dans la cale du bateau durant la grande traversée...

En définitive, si vous ne deviez choisir qu'un livre traitant de la question des migrants, ce serait bel et bien celui-ci. 

Découvrez un premier extrait ! 

Chochana se trouva dans le même camion que ses protégés. Soulagée. Ils partaient pour une nouvelle étape de leur objectif. Elle se cala de traviole, telle une balle de marchandise jetée en vrac dans la cale d'un bateau, une main agrippée à l'une des barres parallèles en bois fixées entre les deux flancs de la benne ; l'autre, à la rambarde. Impossible de bouger, encore moins de s'asseoir. Elle allait voyager debout, ballottée entre les corps et les émanations asphyxiantes qui s'échappaient de sphincters que leurs propriétaires peinaient à contrôler. 

Ils roulèrent sept jours et sept nuits de suite dans le Sahara, soit deux mille cinq cent kilomètres au total dans des conditions où même les chameaux auraient eu du mal à tenir. Une seule halte quotidienne était prévue. Le reste du temps, il fallait se retenir. Les plus faibles furent abandonnés dans le désert, sans une goutte d'eau, ni un quignon de pain. Ils n'eurent pas l'énergie pour se lever et courir après le camion. Ni même assez de flamme dans le regard pour susciter la rébellion solidaire de leurs pairs. "Tu te tais, tu dis rien", glissa Chochana à Lady Rachel, la plus encline à se révolter. Certains moururent de déshydratation, de faim. Les corps furent balancés hors du camion par les autres voyageurs, à la demande des passeurs. Puis de leur propre initiative, à mesure que les heures et les jours passaient. Par peur des bastonnades ou d'une éventuelle épidémie en restant en contact prolongé avec un cadavre que le soleil aurait vite fait de décomposer. 

Louis-Philippe Dalembert, Mur Méditerranée, extrait p.53

 

 

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