Lettre de Camus à son instituteur pour rendre hommage à Samuel Paty

Hommage à Samuel Paty Camus lettre à Monsieur Germain
© Ecole de Buigny - lès - Gamaches (Somme), Musée national de l'Education INRP.
Le 16 octobre 2020, toute la France fut sidérée et révoltée en apprenant l'assassinat de Samuel Paty, un enseignant d'histoire-géographie décapité par un terroriste islamiste dans les Yvelines pour avoir fait un cours sur la liberté d'expression contenant une caricature de Mahomet publiée dans le journal de Charlie Hebdo. Face à cette violence insoutenable, les internautes ont été des milliers à diffuser la lettre de Camus à son instituteur pour rendre hommage à la victime. Le 21 octobre au soir, cette célèbre lettre a même été lue à voix haute par une élève lors de la cérémonie d'hommage national à Samuel Paty qui s'est déroulée à la Sorbonne.

Cette lettre qu'Albert Camus a écrite en 1957 après avoir reçu le Prix Nobel de Littérature était non seulement un superbe hommage à la profession d'enseignant, mais aussi un texte symboliquement très fort au regard du contexte dans lequel s'est faite cette correspondance.
Albert Camus a grandi à Alger dans une famille très démunie et c'est grâce à son instituteur, Louis Germain, qu'il a pu poursuivre ses études grâce à l'obtention d'une bourse. "Sans vous, sans cette main affectueuse que vous avez tendue au petit enfant pauvre que j’étais, sans votre enseignement, et votre exemple, rien de tout cela ne serait arrivé", explique ainsi l'écrivain fraîchement nommé Prix Nobel et rempli de gratitude. Ainsi, la lecture de cette lettre nous rappelle le rôle primordial que joue un enseignant dans l'avenir d'un enfant.

"19 novembre 1957

Cher Monsieur Germain,

J’ai laissé s’éteindre un peu le bruit qui m’a entouré tous ces jours-ci avant de venir vous parler un peu de tout mon cœur. On vient de me faire un bien trop grand honneur, que je n’ai ni recherché ni sollicité. Mais quand j’ai appris la nouvelle, ma première pensée, après ma mère, a été pour vous.
Sans vous, sans cette main affectueuse que vous avez tendue au petit enfant pauvre que j’étais, sans votre enseignement, et votre exemple, rien de tout cela ne serait arrivé.
Je ne me fais pas un monde de cette sorte d’honneur mais celui-là est du moins une occasion pour vous dire ce que vous avez été, et êtes toujours pour moi, et pour vous assurer que vos efforts, votre travail et le cœur généreux que vous y mettiez sont toujours vivants chez un de vos petits écoliers qui, malgré l’âge, n’a pas cessé d’être votre reconnaissant élève.

Je vous embrasse, de toutes mes forces.

Albert Camus”

Par ailleurs, la réponse de Louis Germain à Albert Camus est on ne peut plus d'actualité puisqu'il explique à l'écrivain "le mal qu'(il) éprouve en tant qu'instituteur laïc". L'enseignant avait beau adorer son métier, il n'en était pas moins inquiet quant à l'avenir de l'école laïque. À l'époque, le catholicisme prenait une place bien trop grande au sein des classes d'école et Monsieur Germain peinait à faire ses cours de façon neutre, comme il le raconte dans sa missive : "Pour être vrai, j’ajoutais qu’il y avait des personnes ne pratiquant aucune religion. Je sais bien que cela ne plaît pas à ceux qui voudraient faire des instituteurs des commis voyageurs en religion et, pour être plus précis, en religion catholique."

"30 Avril 1959

Mon cher petit,

(…) Je ne sais t’exprimer la joie que tu m’as faite par ton geste gracieux ni la manière de te remercier. Si c’était possible, je serrerais bien fort le grand garçon que tu es devenu et qui restera toujours pour moi « mon petit Camus».

(…) Qui est Camus ? J’ai l’impression que ceux qui essayent de percer ta personnalité n’y arrivent pas tout à fait. Tu as toujours montré une pudeur instinctive à déceler ta nature, tes sentiments. Tu y arrives d’autant mieux que tu es simple, direct. Et bon par-dessus le marché ! Ces impressions, tu me les a données en classe. Le pédagogue qui veut faire consciencieusement son métier ne néglige aucune occasion de connaître ses élèves, ses enfants, et il s’en présente sans cesse. Une réponse, un geste, une attitude sont amplement révélateurs. Je crois donc bien connaître le gentil petit bonhomme que tu étais, et l’enfant, bien souvent, contient en germe l’homme qu’il deviendra. Ton plaisir d’être en classe éclatait de toutes parts. Ton visage manifestait l’optimisme. Et à t’étudier, je n’ai jamais soupçonné la vraie situation de ta famille, je n’en ai eu qu’un aperçu au moment où ta maman est venue me voir au sujet de ton inscription sur la liste des candidats aux Bourses. D’ailleurs, cela se passait au moment où tu allais me quitter. Mais jusque-là tu me paraissais dans la même situation que tes camarades. Tu avais toujours ce qu’il te fallait. Comme ton frère, tu étais gentiment habillé. Je crois que je ne puis faire un plus bel éloge de ta maman.

J’ai vu la liste sans cesse grandissante des ouvrages qui te sont consacrés ou qui parlent de toi. Et c’est une satisfaction très grande pour moi de constater que ta célébrité (c’est l’exacte vérité) ne t’avait pas tourné la tête. Tu es resté Camus: bravo. J’ai suivi avec intérêt les péripéties multiples de la pièce que tu as adaptée et aussi montée: Les Possédés. Je t’aime trop pour ne pas te souhaiter la plus grande réussite: celle que tu mérites. (...)

Avant de terminer, je veux te dire le mal que j’éprouve en tant qu’instituteur laïc, devant les projets menaçants ourdis contre notre école. Je crois, durant toute ma carrière, avoir respecté ce qu’il y a de plus sacré dans l’enfant : le droit de chercher sa vérité. Je vous ai tous aimés et crois avoir fait tout mon possible pour ne pas manifester mes idées et peser ainsi sur votre jeune intelligence. Lorsqu’il était question de Dieu (c’est dans le programme), je disais que certains y croyaient, d’autres non. Et que dans la plénitude de ses droits, chacun faisait ce qu’il voulait. De même, pour le chapitre des religions, je me bornais à indiquer celles qui existaient, auxquelles appartenaient ceux à qui cela plaisait. Pour être vrai, j’ajoutais qu’il y avait des personnes ne pratiquant aucune religion. Je sais bien que cela ne plaît pas à ceux qui voudraient faire des instituteurs des commis voyageurs en religion et, pour être plus précis, en religion catholique. A l’École normale d’Alger (installée alors au parc de Galland), mon père, comme ses camarades, était obligé d’aller à la messe et de communier chaque dimanche. Un jour, excédé par cette contrainte, il a mis l’hostie « consacrée» dans un livre de messe qu’il a fermé ! Le directeur de l’École a été informé de ce fait et n’a pas hésité à exclure mon père de l’école. Voilà ce que veulent les partisans de « l’École libre » (libre.., de penser comme eux). Avec la composition de la Chambre des députés actuelle, je crains que le mauvais coup n’aboutisse. Le Canard Enchaîné a signalé que, dans un département, une centaine de classes de l’École laïque fonctionnent sous le crucifix accroché au mur. Je vois là un abominable attentat contre la conscience des enfants. Que sera-ce, peut-être, dans quelque temps? Ces pensées m’attristent profondément.

Sache que, même lorsque je n’écris pas, je pense souvent à vous tous.

Madame Germain et moi vous embrassons tous quatre bien fort. Affectueusement à vous.

Germain Louis"

Dans un récit autobiographique posthume publié en 1994 et intitulé "Le premier homme", Albert Camus rendra à nouveau hommage à son premier instituteur, rebaptisé "Monsieur Bernard" dans son livre. L'auteur y relate son enfance de pied-noir algérien et exprime une fois encore son admiration envers son professeur.

Toutes ces anecdotes constituent autant de raisons pour lesquelles la lecture de cette lettre lors de la cérémonie d'hommage à Samuel Paty fut fortement symbolique.

Un poème composé par le chanteur contemporain Gauvain Sers fut également lu à la tribune. Nous le partageons aujourd'hui avec une immense tristesse.

À Samuel Paty par Gauvain Sers

Paraît qu'on s'habitue

Aux larmes de la nation

Ce matin, j'me suis tu

Sous l'coup de l'émotion

Paraît qu'on s'habitue

Quand l'infâme est légion

Tous ces hommes abattus

Pour les traits d'un crayon

Paraît qu'on s'habitue

À défendre à tout prix

Les 3 mots qu'on a lus

Aux frontons des mairies

Paraît qu'on s'habitue

Quand on manque de savoir

Par chance, on a tous eu

Un professeur d'Histoire

Paraît qu'on s'habitue

À la pire barbarie

Mais jamais j'n'y ai cru

Et pas plus aujourd'hui

Paraît qu'on s'habitue

Aux horreurs qu'on vit là

Mais l'innocent qu'on tue

Je ne m'habitue pas.

Tags: