Les secrets d'écrivain de Léonor de Recondo

Leonor de Recondo
Crédit : Emilie Dubrul

Le 7 mars dernier, Léonor de Recondo présentait son dernier roman Manifesto à la librairie Ombres Blanches de Toulouse. Nous ne résistons pas à l'envie de vous livrer quelques extraits de cette rencontre avec une auteure souriante et volubile.

Un roman, mais surtout un manifeste

D’ordinaire Roman, Autobiographie, Essai (ou tout autre style d’écrit) est stipulé sous le titre d’un ouvrage. Pour Manifesto, Léonor de Recondo et son éditrice Sabine Wespieser ont décidé de ne rien inscrire :

« Pour moi Manifesto c’est un roman, mais c’est d’abord un manifeste. Finalement le titre sert aussi d’explicatif, sert de genre de texte. C’est un manifeste sur la création, sur la liberté […] »

Rêves oubliés et résonances

« Pour dire les choses telles qu’elles sont : mon père est né en 1932 en Espagne, au Pays-basque espagnol, dans une famille républicaine, donc dès que Franco prend le pouvoir au pays-basque en 1936, toute la famille s’exile au Pays-basque français tout d’abord, puis dans les Landes. J’ai écrit cette histoire d’exil dans Rêves oubliés, mon premier roman publié chez Sabine Wespieser.

Cette histoire, mon père m’en avait parlé, j’avais envie de me l’approprier. Pour mieux la comprendre, j’ai eu envie d’écrire un roman à ce sujet. J’ai changé tous les prénoms. Il y a des choses qui sont en référence à cet exil familial, des choses qui sont avérées, mais dans Rêves oubliés il y a le journal de la mère, qui est en fait ma grand-mère, […] qui vient jalonner le roman que j’ai écrit moi-même, donc il y a des résonnances. Mais, si on ne le sait pas […], ça pourrait être l’histoire de quelqu’un d’autre […].

La démarche que j’ai eu avec Manifesto était très différente, puisque Félix est Félix, Cécile, ma mère, est Cécile, Léonor : j’y suis, et tous les personnages qui y sont ont existé, sauf quelques-uns. »

Manifesto : un objet littéraire hybride

En mars 2015 Félix de Recondo chemine vers la mort. Alors que sa femme et sa fille se relaient à son chevet, l’esprit du vieil homme s’évade hors des murs de sa chambre d’hôpital. Où s’échappe-t-il ?

« J’ai mis du temps à trouver la forme. J’ai su assez vite que j’écrirai un livre en hommage à mon père, à ce qu’il m’a transmis. C’est un manifeste artistique […] ce n’est pas un récit ni une chronique de cette dernière nuit ; non pas parce que ça aurait été difficile à tenir mais parce que, pour moi, il n’y avait pas de littérature dedans. Or, mon ambition était d’en faire un objet littéraire, hybride certes, mais un objet littéraire, pour plusieurs raisons : je pense que juste raconter la dernière nuit de moi avec mon père ça n’intéresse personne, c’est quelque chose de très intime et si j’ai besoin de m’en libérer ou de trouver un exutoire, je peux le faire à travers un journal intime […] Il fallait que je trouve une forme qui me permette une distance […] et qui me permette de faire un portrait vivant de cet homme, très incarné, et pour ça il fallait qu’apparaisse une autre forme de vie, ça ne pouvait pas être que dans des souvenirs. Je voulais qu’il prenne la parole. »

Structuré en alternance entre fiction et réalité ce procédé permet de sortir de la chambre d’hôpital, de s’en échapper, plutôt que de se cogner aux murs du réel.

« J’ai eu cette idée de l’alternance qui viendrait en écho du dedans de cette chambre, où nous sommes enfermés avec pour seul paysage le visage de mon père qui ne parle pas, […] avec le dehors. Mon père était atteint d’Alzheimer, ça faisait plusieurs années que son esprit nous échappait […] dans un endroit que l’on n’atteignait pas. Donc cette notion du dehors, de l’extérieur, d’une échappée possible, je l’avais déjà imaginée depuis plusieurs années en fait. Ça c’est venu tout de suite : nous, nous sommes dedans mais lui est déjà ailleurs, et je ne vais pas décrire cet ailleurs ; cet ailleurs est peut-être un entre-deux, peut-être un paradis, un endroit possible de son esprit […] et là, dans cet endroit, il va prendre la parole […].

Je n’ai jamais écrit de roman à la première personne. C’était le premier. J’avais envie de ça, de cette expérience littéraire […] Il y a trois je qui se répondent, trois voix. Il y a le je de Léonor dans cette nuit d’hôpital qu’elle va décrire, avec ses souvenirs, avec ce qu’elle ressent […] Et puis, dans l’alternance, il y a cette conversation de Félix qui parle avec Hemingway (Ernesto). De temps en temps c’est une conversation entre eux et d’autres fois cette alternance est juste une prise de parole de Félix ou d’Ernesto. »

Léonor de Recondo, Manifesto

Pourquoi Ernesto ?

« Allez, allons-y ! Quand mon projet de texte commence à prendre forme, c'est-à-dire que je sais la nuit d’hôpital, je sais l’alternance, je sais que j’ai envie que Félix prenne la parole… Mais tout seul ça me semblait… J’avais envie qu’il y ait un échange […] que sa voix se fasse entendre… Et je vois un documentaire sur Hemingway […] et je me dis c’est un personnage très intéressant parce-que c’est un créateur, il a un engagement politique, un rapport vorace à la vie, aux femmes, et puis, aussi, ce lien à la mort : un grand père suicidé, un père suicidé, lui-même se suicide, sa petite fille […] il y a des échos extraordinaires entre ces deux hommes. Ces deux hommes vont pouvoir se parler, être sur un banc à un endroit où il n’y a plus de guerre générationnelle […] dans un paysage merveilleux. Je me dis ça y est, j’ai la forme de ce texte, de cette conversation et au fur et à mesure de mes recherches, je me rends compte qu’Hemingway était un ami de la famille. Là je tombe des nues ! »

Retour en enfance : la transmission

« J’avais aussi envie de parler de ces souvenirs très lumineux de mon enfance […] parce-que c’est ce dont je me souviens, ça que je porte, et qui me constitue. On est constitué de nos souvenirs, on est constitué des autres, constitué des épreuves, mais qu’est-ce qu’on en fait ? Je crois que c’est un manifeste.

Le père de Léonor de Recondo était sculpteur, peintre et dessinateur et fabrique un jour un violon à sa fille…

« Pour moi c’était le fil rouge du texte : la construction de ce violon […] c’est exactement la métaphore de tout texte, c'est-à-dire on part de la forêt et on arrive à de la musique […] la métaphore de ce qu’on fait quand on s’empare d’un matériau et qu’on essaie d’en faire quelque chose d’autre. »

 

Découvrez un premier extrait de Manifesto

L’érable que j’ai entre les mains est magnifique, flammé. J’ai hésité longtemps à sculpter une tête humaine à la place de la volute, un beau visage de femme comme sur certaines violes, et pourquoi pas un portrait de Léonor puisque ce violon est pour elle ?

Extrait de Manifesto de Léonor de Recondo, p149