"Les chaussons rouges", un film culte autour du conte d'Andersen

les chaussons rouges
Image extraite du film "Les chaussons rouges" de Michael Powell (1948)

En attendant la sortie mercredi 19 juin du film, Noureevle très grand danseur de ballet, Un monde littéraire ne peut que vous conseiller cette pépite, ce petit bijou qu’est Les Chaussons rouges de Michael Powell (1948).

Que nous raconte Les Chaussons rouges ?

Il s’agit d’une adaptation d’un conte d’Andersen de 1880. Dans le conte, Karen, une fillette, achète les chaussons rouges et une fois qu’elle les a mis est possédée par la danse, l’art qu’elle aime par-dessus tout. Elle va jusqu’à délaisser la religion et les siens. Le seul moyen de faire cesser ce sortilège est de demander au bourreau de lui amputer les pieds pour qu’elle cesse de danser. Mais même les pieds coupés, les chaussons rouges continuent de danser. Karen reprend le chemin de la foi et, rédemptrice, est emmenée au Paradis.

Dans l’adaptation filmique, un jeune compositeur, Julian Crasten découvre que son maître lui a volé une de ses œuvres et l’a intégré dans la partition des Chaussons rouges qu’il dirige à Covent GardenIl va alors se plaindre auprès du directeur de la troupe, Lermontov. Ce dernier lui demande d’oublier tout cela et l’engage comme répétiteur d’orchestre. Entre-temps, Lermontov a rencontré une jeune danseuse, Vicky Page, qu’il décide finalement d’engager. Lermontov décide de monter Les Chaussons rouges : il en confie la composition à Julian, et le rôle titre à Vicky. Il leur promet à tout deux succès et gloire mais leur demande en échange de tout donner pour leur art. Il ne supporte pas que ses employés aient une vie privée. Mais Julian et Vicky vont tomber amoureux et l’histoire du conte va se mêler à la leur.

Les Chaussons rouges : un film de la représentation 

Le film des Chaussons rouges est par excellence le film de la représentation. Il s’agit d’un procédé de la mise en abyme à plusieurs niveaux. La mise en abyme est la représentation d’un art dans un art . Par exemple dans les Milles et une nuits, le lecteur lit un roman dans lequel le Sultan épouse chaque jour une épouse différente, il la tue tous les soirs. Shéhérazade, talentueuse conteuse raconte au Sultan une histoire mais s’arrête pour qu’elle puisse continuer l’histoire le lendemain. Grâce au talent de la jeune femme, la ruse marche et elle va raconter ainsi mille et une nuits c’est-à-dire mille et une histoires). Ici, l’œuvre adaptée par le réalisateur en premier lieu est le conte d’Andersen Les Chaussons rouges. Puis dans le film, le personnage de Lermontov decide de monter le ballet Les Chaussons rouges. Le ballet est donc représenté et dansé dans le film. Il est vu par les spectateurs dans une salle de spectacle au sein du film. Le ballet est aussi vu par des personnages du ballet qui observent la prestation. Il est également vu par les spectateurs du film. A un troisième niveau, Julian et Vicky Page vont devenir les personnages du conte et leur histoire va s’assimiler à celle du conte.

Enfin,lors des représentations du ballet, le personnage du cordonnier maléfique est représenté comme une sorte de Fou, de Bouffon. 

Le spectacle se clôt: il montre les chaussons rouges avec un sourire sardonique. Ceci est une analepse ( annonce ce qui va arriver) sur le futur de Vicky: une fois qu’elle a les chaussons elle ne peut plus s’arrêter de danser, n’a plus de vie.

Un film de légende sur l’art de la danse 

Michael Powell et Emeric Pressburger, les deux scénaristes du film, ont exigé que l’actrice qui jouerait le rôle principal devrait être aussi danseuse « Je n’oubliais pas que j’avais accepté de faire Les Chaussons rouges à deux conditions : le rôle de Vicky Page devait être tenu par une danseuse, et une danseuse de qualité exceptionnelle ; et il fallait inventer un ballet de vingt minutes dans lequel elle danserait le rôle principal.[...] ».

Ils finiront par convaincre l’écossaise, Mora Shaerer, alors ballerine au Sadler’s Wells Theatre.

La scène du ballet est considéré comme un des grands moments de cinéma et a inspiré beaucoup de gens du spectacle. Dans ce moment il y a la danseuse elle même qui danse un morceau de bravoure pendant 17 minutes. De plus, il y a 53 vrais danseurs qui l’accompagnent pour danser le ballet.

Il paraît que les répétitions étaient très dures pour eux car lorsqu’ils faisaient des enchaînements de mouvements ils se donnaient à fond et avaient du mal à gérer les coupures et les reprises car ils n’étaient absolument pas comédiens.

Le ballet a été chorégraphié par Robert Murray Helpmann.

Dans l’histoire du cinéma, seul Minelli dans Un Américain à Paris (1951) parviendra à égaler ce ballet qui durera 16 minutes. Gene Kelly avouera qu’il avait vu Les Chaussons rouges et avait analysé chaque mouvement du ballet qu’il trouvait prodigieux et s’en est inspiré pour sa chorégraphie.

La quasi-contemporanéité de ces deux films donne d’ailleurs lieu à une sorte de surenchère. En effet, la MGM ne voulait pas faire moins que Les Chaussons rouges et son ballet de 17 minutes, ce qui a obligé Gerswhin à rallonger sa partition pour faire passer le ballet de 12, comme initialement prévu, à 16 minutes.

Signalons également la présence lumineuse de la célèbre danseuse étoile Ludmilla Tcherina (qui est d’ailleurs appelée par son vrai nom à plusieurs reprises). Mais la véritable légende du film n’est autre que celui qui succéda à Nijinski comme chorégraphe en chef de la compagnie des Ballets russes de Diaghilev dans les années 1910-1920: Léonide Massine, dans le rôle du maître de ballet Grischa Ljubov.

Il n’est pas interdit de voir dans Les Chaussons rouges un hommage à ces mêmes Ballets russes. L’intransigeant et implacable Boris Lermontov nous fait directement penser à Diaghilev et la relation ambiguë qu’il entretient avec Vicky Page pourrait bien renvoyer à celle entre Diaghilev et Nijinski. Quant au décorateur Ratov, comment ne pas voir en lui un clin d’œil à Léon Bakst ? Covent Garden, l’Opéra Garnier et le Théâtre de Monte-Carlo : les trois scènes qui apparaissent dans le film sont parmi les principaux théâtres ayant accueilli la compagnie des Ballets russes (il ne manque que le Théâtre des Champs-Elysées). Enfin, parmi autres preuves incontestables, le répertoire de la compagnie Lermontov est exactement celui des Ballets russes. 

Réception du film à sa sortie 

Les Chaussons rouges a eu un destin très particulier: il est passé de film maudit, non reconnu, au film classique et qui est reconnu comme une référence. En effet, à sa sortie à Londres, le film a été un échec total et on ne lui a même pas créé d’affiche ! La presse londonienne trouvait le film trop violent. Et selon elle, comme il s’agissait d’un conte, le public visé était un public de jeunes filles. 

On ne sait trop comment, le film se retrouva à New-York où il eut un petit public. William Heinmann qui connaît et adore Les Chaussons rouges obtient les droits de diffusion aux Etats-Unis. Le film restera deux ans à l’affiche. Suite à ce succès, les producteurs anglais se sont sentis obligés de ressortir le film .

Les Chaussons rouges aux oscars 

En 1949, le film permit à Hein Heckroth et Arthur Lawson d'obtenir l’oscar de la meilleure direction artistique pour un film en couleurs et à Brian Easdale celui de la meilleure musique.Le film par ailleurs fut nommé pour son scénario, son montage et pour l'oscar du meilleur film.

  • Le film obtint la même année le Golden Globe de la meilleure musique.
  • Le film est classé dans les dix meilleurs films de tous les temps selon la presse sur le site Allociné, avec Les moissons du ciel de Terrence Malick, Le Dictateur de Charlie Chaplin, Il était un père de Yasujiro Ozu, Le Mécano de la « General » de Clyde Bruckman & Buster Keaton, Douze hommes en colère de Sidney Lumet, Barry Lyndon de Stanley Kubrick, L'Éventail de Lady Windermere d'Ernst Lubitsch, La Nuit du chasseur de Charles Laughton et Raging Bull de Martin Scorsese, ces dix films ayant obtenu la note critique maximale de 5 étoiles.

C’est maintenant devenu un classique.

Un modèle qui a inspiré les plus grands 

Coppola, Scorsese, De Palma et Spielberg ont tour à tour déclaré que leur envie de faire du cinéma n’aurait sans doute pas été aussi définitive s’ils n’avaient pas vu Les Chaussons rouges. Brian de Palma s’est inspiré de la scène où Lermontov assiste au spectacle depuis sa loge pour The Fantom of the Paradise ; Swan regarde les auditions derrière un miroir. Martin Scorcese affirmait à propos des Chaussons rouges « Indéniablement le plus beau film en Technicolor. Une vision jamais égalée ». Devenu très proche de Michael Powell jusqu’à sa disparition en 1990, Scorsese travaille aujourd’hui encore avec sa veuve, la monteuse Thelma Schoonmaker, et ce, depuis Raging Bull. C’est d’ailleurs cette dernière qui mettait récemment en évidence le parallèle entre la descente précipitée des marches par Victoria (spoiler) avant qu’elle ne se jette sur la voie ferrée (fin du spoiler) et l’ascension tout aussi rythmée de l’escalier du phare par Di Caprio dans Shutter Island. On pourrait multiplier les exemples de citations à l’envi puisque selon Thelma Schoonmaker, il y aurait des références aux Chaussons rouges dans tous les films de Scorsese.

Autre génération, autre style, Moulin Rouge de Baz Luhrmann multiplie lui aussi les emprunts au chef-d’œuvre de Powell et Pressburger. Outre les couleurs chatoyantes qui se mêlent à une esthétique gothique, l’intrigue repose sur les mêmes ressorts dramatiques : un jeune auteur tombe sous le charme d'une danseuse émérite/meneuse de revue pour laquelle il écrit un spectacle inspiré des contes d'Andersen/Bollywood mais leur amour est contrarié par la jalousie de l’impresario du Ballet/ entrepreneur de spectacle.

 Le film a aussi inspiré un film irlandais : Diaghilev and The Red Shoes ainsi qu’un album de Kate Bush, la chanteuse.

Elle a appelé l’un de ses albums The Red Shoes.

Un Monde Littéraire ne peut donc que vous recommander de lire ce conte tragique et d’aller voir voir cette sublime adaptation louée par les plus grands.

 

Pour aller plus loin... 

> Explorez notre rubrique Cinéma

> Découvrez toutes nos chroniques de lecture