"L’été meurtrier" : le chef-d’œuvre de Sébastien Japrisot

L'été meurtrier
DR - Editions Hors d'atteinte

Eté 2019, le soleil cogne depuis des semaines et dégage une chaleur étouffante. L’herbe jaunie craque sous les pieds et les robes des filles sont légères : ce décor estival rappelle celui de L’été meurtrier, sorti sur les écrans en 1983. Nombreux sont ceux à avoir vu ce film aux quatre César. Mais combien savent que cette histoire est une adaptation du livre éponyme de Sébastien Japrisot ?

Été 1976. Éliane, une jeune femme belle et énigmatique, s’installe dans un petit village de Provence avec son père adoptif et sa mère - surnommée Eva Braun à cause de son origine allemande. Éliane fait tourner la tête des jeunes gens. Parmi eux, il y a Fiorimondo, un pompier baptisé Pin-Pon par la population locale. Contrairement à ses camarades, Pin-Pon n’ose pas aborder la jeune femme. Pourtant, malgré sa timidité et son air gauche, c’est sur lui qu’elle jettera son dévolu…

Il faut s’armer de patience pour entrer dans L’été meurtrier. Si au premier abord, le roman semble annoncer les prémices d’une histoire d’amour passionnelle et destructrice dont on pressent l’issue dramatique dès les premières lignes, il n’en est rien. Ici, la vraie histoire vient d’ailleurs, de plus loin…

De la dispute au chef d’œuvre

Jean-Baptiste Rossi, plus connu sous l'anagramme Sébastien Japrisot, a écrit cette histoire suite à une dispute avec son ami de longue date, le réalisateur Jean Becker. Désireux de travailler ensemble, les deux hommes cherchaient un sujet sur lequel bâtir un projet. Un jour l’auteur apporta un début de scénario de 100 pages au réalisateur, tiré d’un fait divers. Jean Becker confia alors à Sébastien Japrisot ne pas être convaincu par ce début d’histoire et lui avoua préférer son travail romanesque « plus profond ». Sébastien Japrisot prit mal la remarque et ils se disputèrent sur un trottoir à deux heures du matin.

Six mois plus tard…

Jean Becker reçu le manuscrit de L’été meurtrier. En page de garde était écrit : J’ai fait mon boulot à toi de faire le tien.

« [sur le tournage] ma méthode de travail était simple avec Japrisot : c’est lui qui faisait tout, sauf que quand j’avais le malheur de rectifier quelques phrases, d’agencer le film différemment […] il avait un grand mépris dans le regard et il me disait : tu n’es qu’un correcteur. […] C’était comme avec mon frère ou mon fils, c’était un ami pur… J’aimais profondément Jean-Baptiste. »

Réalité poétique

« J’essaie d’être le plus proche possible de la réalité, mon père disait :  Un film, il faut que ce soit de la réalité poétique.  Quand on raconte une histoire, ce qui me plait c’est Jean qui rit Jean qui pleure […] ma vie est la vôtre. On a tous des moments heureux, des moments dramatiques, des moments de nostalgie, des moments de chagrin et c’est ce que j’essaie de raconter dans un film. En l’occurrence dans L’été meurtrier c’était un peu plus poussé que dans les autres films que j’ai faits. »

 

Isabelle Adjani est Elle

Le rôle d’Elle est proposé à Isabelle Adjani dès la fin du script en 1979. L’actrice va d’abord refuser le rôle. Il y avait deux raisons, confie Jean Becker en 2006 « Dans ce rôle elle est souvent déshabillée, elle est deux-trois fois nue et le reste du temps avec des petites robes légères qui lui collent à la peau […] Isabelle venait d’avoir un enfant et elle ne se sentait pas bien physiquement, elle ne s’est pas sentie capable de faire ce rôle. L’autre raison, je pense, c’est qu’à ce moment-là elle avait peut-être des projets différents… En tous cas dès qu’elle a su que quelqu’un d’autre devait faire le film, elle a bondi dessus et s’est dit : Je ne peux pas laisser passer ça. Je peux le dire maintenant [l’autre comédienne] c’était Valérie Kaprisky, qui était très bien d’ailleurs… »

Elle, c’est pour Eliane, mais on l’a toujours appelée Elle ou Celle-là. Elle est arrivée l’hiver dernier, avec son père et sa mère. Ils venaient d’Arrame, de l’autre côté du col […] Son père c’est en ambulance qu’on l’a transporté, tout de suite après les meubles […] il n’arrête pas de crier après tout le monde. Je ne l’ai même jamais vu, il reste toujours dans sa chambre, je l’ai entendu crier. Lui non plus, il ne dit pas Éliane, il dit la Salope. Il dit des mots pires que ça.

Alain Souchon est Pin-pon

Un de mes premiers choix ça a été Depardieu, dans la description du livre c’était plus un homme comme ça… On a cherché par mal. Y’a eu Lanvin mais les producteurs n’en voulaient pas, il y a eu Dewaere mais vous savez ce qu’il lui est arrivé […] et un jour j’ai été voir un film de Rappeneau qui s’appelait Tout feu tout flamme au cinéma, avec Alain Souchon… En rentrant ma femme m’a dit : il est bien lui. Je lui ai répondu : mais non, t’as pas vu ? Il est épais comme une allumette, c’est pas possible ! Et en fait j’ai réfléchi […] » Je lui ai envoyé le livre et il m’a dit « Non, je ne peux pas, j’ai un disque à faire. » Je lui ai dit « Mais lisez-le quand même ! » Le lendemain matin il m’a écrit : « Ma carrière de chanteur est foutue, je fais le film ! » […] Et il a été formidable.

Quand j’ai été seul avec Mickey, je lui ai demandé si Celle-là était au cinéma. Il m’a dit oui. Je lui ai demandé si elle était partie avec Georges Massigne. Il m’a dit oui, mais qu’Eva Braun était avec eux. Il me regardait en attendant quelque chose d’autre, mais je n’avais plus rien à demander, ou alors beaucoup trop […] On est resté un moment sans parler. Ensuite, il m’a dit que je n’avais qu’à être derrière lui, le lendemain, qu’il se chargeait de tout. J’ai répondu que je n’avais pas besoin qu’il drague une fille pour moi, je le ferais aussi bien que lui. Il m’a répondu une chose très juste : « Non. Parce que moi, Celle-là, je m’en fous. »

Rien de tel qu’un soleil écrasant pour se (re)plonger dans ce roman noir et suffoquant.

 

 

Sources : Interview de Jean Becker : Making-of de L’été meurtrier, extraits du roman publié en 1977