Focus sur "Le bal des folles" de Victoria Mas

Le bal des folles Victoria Mas
Victoria Mas, Le bal des folles, éditions Albin Michel - Montage : DR

Avec une entrée si remarquée dans le milieu littéraire, il serait difficile de ne pas vous parler du premier roman de Victoria Mas, Le bal des folles, paru en août dernier à l'occasion de la rentrée littéraire aux éditions Albin Michel. Salué par la critique, ce récit a déjà obtenu plusieurs prix dont le prix Stanislas, le prix Première Plume et le prix Renaudot des lycéens 2019

Avec ce roman historique, l'auteure nous transporte dans le Paris hivernal de février 1885 à l'intérieur de l'hôpital psychiatrique le plus renommé, mais aussi le plus redouté par toutes les femmes de l'époque : la Salpêtrière. C'est au sein de ce bâtiment que le lecteur découvre une série de portraits féminins de tous âges et milieux confondus, apprenant au fur et à mesure les raisons plus ou moins fondées de leur présence. 

Des folles, vous dites ? 

S'il peut être difficile de déterminer où commence la folie, cela semble tout bonnement impossible à la lecture du récit de Victoria Mas. Car ces rejetées de la société sont avant tout coupables d'être sorties du rang d'épouses ou de filles idéales. Or il ne fait pas bon de défier l'autorité patriarcale à la fin du XIXe siècle... Certes les patientes de la Salpêtrière peuvent avoir des crises d'hystérie, mais au vu des traitements médicaux subis, comment savoir si ce n'est pas plutôt leurs années d'internement qui les ont rendu "folles" ? Quoiqu'il en soit, en nous livrant leurs peurs, leurs douleurs, mais aussi leurs espoirs et leurs petits plaisirs à l'approche du bal de la Mi-Carême, les femmes décrites par Victoria Mas sont sans nul doute plus émouvantes qu'effrayantes. Le lecteur s'attache vite à Louise, jeune orpheline traumatisée par le viol de son oncle, Eugénie, fille de notaire vive d'esprit, destinée à épouser un homme de la même branche que son père alors même qu'elle n'aspire qu'à l'indépendance, ou encore Geneviève, cette infirmière d'abord apathique qui se révèle finalement très intéressante par son regard porté sur les "aliénées" et sur la science, regard qui évolue nettement au fil du récit. 

Des patientes traitées comme des bêtes curieuses

Si la condition féminine au XIXe siècle n'est certes pas une découverte, les traitements subis par les patientes supposées "aliénées" ont bien de quoi nous choquer : fers brûlants insérés dans le vagin, tissus imbibés d'éther, paralysies suite aux crises d'hystérie provoquées sciemment par les médecins devant le grand public... Les méthodes des plus grands professeurs de médecine de l'époque ont de quoi faire pâlir. Et ces anecdotes relèvent bien d'une vérité historique : Charcot, Babinski et Tourette ont en effet exhibé leurs patientes devant un public curieux et voyeur lors de cours menés en public. Le "bal des folles" n'a lui non plus rien d'une anecdote fictive : là encore, il est bien question de faire venir chaque année des bourgeois excités à l'idée de passer la soirée autour de femmes mentalement dérangées. 

Esprit, es-tu là ? 

Une bonne dose de mysticisme vient contrecarrer la toile de fond médicale de ce roman, dépassant ainsi le sujet central (le traitement des femmes à la Salpêtrière) pour nous faire méditer sur la mort, sur l'après et sur ces femmes prétendant être médiums depuis des siècles. Eugénie en fait partie : depuis ses douze ans, elle voit des esprits, à commencer par son grand-père. Son don ne doit être connu de personne, elle le sait, car il suffirait d'un  seul aveu pour la ranger dans la catégorie de "folle" et l'amener tout droit à la Salpêtrière...

Un premier roman très prometteur

Avec un style d'écriture simple et fluide, l'auteure âgée de 31 ans nous offre une lecture très prenante et agréable malgré le sujet sombre qui est traité. Quelques petits bémols : la fin pour le moins prévisible et un bal un peu trop anecdotique dont nous aurions adoré connaître plus de détails. Néanmoins ce premier roman est tout à fait prometteur et nous ne pouvons que vous encourager à pousser les portes de la Salpêtrière à l'occasion de ce fameux "bal des folles". 

 

Découvrez un premier extrait !

- C'est beau, la neige. J'ai envie de sortir dans le parc. 

L'épaule contre la vitre, Louise frotte d'un air mélancolique sa bottine contre le carrelage ; ses bras ronds sont croisés sur sa poitrine, sa bouche fait la moue. De l'autre côté de la fenêtre, une couche de neige parfaitement plate s'étend sur la pelouse du parc. Lors de fortes chutes de neige, les aliénées sont interdites de sortie. Les vêtement à disposition ne sont pas assez chauds, et les corps sont trop fragiles - la pneumonie serait attrapée sur l'instant. Et puis, les laisser s'amuser dans la neige risquerait d'exciter leurs esprits. Ainsi, chaque fois que le sol devient blanc, les déplacements sont limités au dortoir. On traîne, on parle à qui veut bien écouter, on se meut sans entrain, on joue aux cartes sans le vouloir vraiment, on observe son reflet dan la vitre, on tresss les cheveux des autres, le tout dans un ennui de plomb. Dès le réveil, la perspective de devoir traverser une journé entière acccable déjà les pensées et les corps. L'absence d'horloge fait de chauqe jour un moment suspendu et interminable. Entre ces murs où l'on attend d'être vue par un médecin, le temps est l'ennui fondamental. Il fait jaillir les pensées refoulées, rameute les souvenirs, soulève les angoisses, appelle les regrets - et ce temps, dont on ignore s'il prendra un jour fin, est plus redouté que les maux mêmes dont on souffre. 

Extrait du Bal des folles de Victoria Mas, débtut du chapitre 3 

 

 

Pour aller plus loin...

> Focus sur "Le lambeau" de Philippe Lançon 

> Journée des femmes : 10 héroïnes de romans admirables