Dans la peau d'une biographe : interview avec Anne Sylvie Pinel

Biographe Anne Sylvie Pinel
Portrait d'Anne-Sylvie Pinel - © Christophe Lapeze

Écrire sur la vie des autres, pour les autres : le métier de biographe reste rare en France et si nous aimons lire des biographies, nous ne savons pas forcément qui se cache derrière la plume se tenant dans l’ombre. Quel est le processus d’écriture mené par les biographes ? Combien de temps mettent-ils à écrire une biographie ? Comment parviennent-ils à s’adapter aux demandes de leurs clients sans que l’aspect littéraire de l’ouvrage en pâtisse ? La biographe et romancière Anne Sylvie Pinel a gentiment accepté de répondre à toutes nos interrogations. 

 

Bonjour Anne Sylvie Pinel. Tout d'abord, comment en êtes-vous arrivée à pratiquer ce métier ? Y a-t-il eu un événement particulier dans votre vie qui vous a fait dire « Je veux devenir biographe » ?  

Depuis que je suis en âge de tenir un stylo, j’écris et rêve de devenir écrivain. J’ai commencé à écrire mon journal et raconter ma propre vie, puis, au fil de mes voyages et de mes rencontres, l’envie de raconter celle des autres m’est venue. J’aime le contact, j’aime les gens, alors j’ai eu l’idée d’aller à la rencontre d’inconnus dans la rue, dans les parcs, sur les bancs, en leur demandant de me raconter leur plus beau souvenir ou un moment qui les avait marqués. J’ai ainsi recueilli de beaux partages ; j’en faisais un billet et l’envoyais à mes inconnus. J’ai adoré ces rencontres improbables et ces échanges à la fois profonds et fugaces… Finalement, pourquoi chercher à inventer des histoires alors que nos vies sont le plus riche des terroirs ? me suis-je dit. Ce fut un premier pas vers mon métier. 

Le deuxième fut le triste constat, au décès de mes grands-parents, que je ne connaissais pas grand-chose de leur histoire. De l’histoire de mes propres parents non plus d’ailleurs… On recueille des anecdotes par ci-par-là au détour d'un repas de famille ou d'une brève discussion mais j’ai réalisé que, dans le tourbillon de nos vies et dans le flot du virtuel, on ne prend plus le temps de connaître vraiment nos parcours, nos enfances, nos joies et chagrins, nos petits et grands souvenirs, alors qu'il y a là mine de trésors ! Les recueillir, les immortaliser et les transmettre est devenu une passion voire une mission pour moi.
Aujourd'hui, Plus j'avance dans ce métier, plus j'y vois de sens et de raison d'être. Au-delà des premières raisons évoquées qui furent mon moteur pour me lancer, j'ai constaté combien étaient bienfaitrices les séances que je menais, que ce soit avec la personne âgée que plus grand monde ne vient voir, avec celui qui veut coucher sur le papier un lourd secret, avec ceux à qui les mots ont permis d'exprimer leurs sentiments à leur proche, ou ceux dont les blessures enfouies avaient besoin d'un vecteur pour être libérées. Je pensais au début que la transmission serait l'essence de mon métier, qu’il s’adresserait surtout aux personnes âgées souhaitant transmettre leurs mémoires. En réalité, ce n'en est qu'une des multiples facettes, je le découvre de plus en plus riche, avec une part d'humanisme dont je ne soupçonnais pas l'importance. 

Lorsqu’on pense aux biographies, on songe avant tout aux célébrités, ces personnages sur le devant de la scène médiatique. Avez-vous eu l’occasion d’écrire des biographies de personnes célèbres ? 

J'ai été sollicitée par des influenceurs connus qui voulaient partager leur histoire à leur communauté de followers. Mais j'écris surtout pour des anonymes qui souhaitent transmettre leurs mémoires, relater un moment particulier de leur vie, se libérer d'un traumatisme à travers les mots, faire un roman de leur histoire, un livre d'amour pour leur mariage... Et je trouve cela passionnant ! Car détrompons-nous, les gens "normaux" ne sont pas moins intéressants que les gens célèbres ! Chacun a vécu son lot d'épreuves, de rencontres, de péripéties, de succès et d'émotions ; toute vie est romanesque, qu’elle soit sous le feu des projecteurs ou dans l’ombre la plus discrète.

Une bonne biographie est-elle forcément composée de vies pleines d’événements spectaculaires ? 

Je ne crois pas. Certes, les grands événements tiennent en haleine et captivent, mais il y a aussi tous les petits moments de vie pas spectaculaires et pour autant marquants, parfois même touchants ou émouvants. Dans mes biographies, je raconte les grands souvenirs mais aussi les petites anecdotes qui font le croustillant de la vie ; les petites histoires du quotidien ; les odeurs, les voix, les sensations, les saveurs, tout ce qui donne ses couleurs à l'existence.  

En fait, ce qu'il m'intéresse de raconter, ce ne sont pas seulement les événements à proprement parler mais la manière dont le narrateur les a vécus. Qu'a-t-il ressenti, vu, entendu, pensé ? Je ne cherche pas le spectaculaire ; je cherche le vrai, le profond, l'émotion, l'impalpable.

Quelles sont les clés pour réussir une biographie ?

Il faut tout d'abord une profonde confiance entre le narrateur et l'écrivain. Celui qui se raconte doit être parfaitement à l'aise avec son "prête-plume". Ce dernier doit savoir faire preuve d'empathie, non seulement pour se mettre à l'écoute de son interlocuteur, mais aussi pour retranscrire au mieux sa voix, ses ressentis, ce qui se dit entre les lignes. Pour ce faire, il doit aussi avoir une plume habile et adaptable à même de refléter la personnalité et le ton de celui qui se raconte. Enfin, je pense que pour réussir une biographie, s’impose une certaine humilité. Il faut accepter de s'effacer derrière son narrateur, parfois même au point de gommer son nom de l'ouvrage. 

Quid de l’aspect littéraire dans une biographie ? 

Je suis écrivain biographe : biographe parce que je relate des histoires de vie, écrivain parce que j'use de ma plume d'auteur et de journaliste pour leur donner une forme littéraire aboutie. Mon objectif est non seulement de retranscrire la vie et la voix de mon interlocuteur mais aussi de trouver les mots justes et beaux pour réaliser un livre digne de ce nom. Il ne s'agit pas pour moi de relater des faits comme dans certains ouvrages biographiques : "je suis né à... le... ma mère s'appelait... j'ai fait tel métier...", mais de raconter une histoire, une sensibilité, un regard. La même anecdote peut être racontée de mille manières. Ce qui la rend captivante, vivante, impactante pour le lecteur, c’est la plume du biographe. L'aspect littéraire est à mon sens aussi indissociable d'une belle biographie que l'écoute et le lien qui s'est créé entre le biographe et son narrateur.

Combien de temps vous faut-il en moyenne pour écrire une biographie ? 

L'écriture d'une biographie complète s'étend sur plusieurs mois. Généralement, je vois mon narrateur une fois par semaine pour un entretien de 2h dans lequel il me raconte son histoire, guidé par mes questions. Je prends des notes en l'écoutant et enregistre en parallèle la séance, à titre confidentiel bien sûr, pour m'assurer de ne rien manquer.

Comment décririez-vous ce processus d’écriture ?  

Après chaque séance, je mets en mots son récit et lui remet mes écrits avant la séance suivante pour qu'il me fasse ses retours si besoin. De semaine en semaine, le livre prend ainsi forme, dans un travail d'équipe axé sur la confiance et le dialogue. Ma plume s'adapte ainsi au ton que veut donner le narrateur à son récit. Pour finir, mon narrateur sélectionne alors des photos, nous décidons de la couverture, du quatrième de couverture, je fais la mise en page et sollicite mon éditrice attitrée pour l'impression. Vient alors le moment de remettre le livre à son narrateur - un moment souvent émouvant ! 

Les biographies sous la forme d’une bande dessinée ont pris beaucoup d’ampleur ces derniers temps. Vous est-il arrivé de travailler avec un illustrateur ?  

J'ai travaillé avec un illustrateur pour les livres pour enfants que j'ai écrits mais pas pour mes biographies. Je ne suis pas sûre de pouvoir déployer ma plume dans le format BD... Mais pourquoi pas, c'est une autre approche et j'aime challenger ma créativité ! 

Si vous deviez citer cinq titres de biographies à avoir absolument dans sa bibliothèque ? 

J'aime lire les parcours de vie inspirants, notamment ceux de personnalités qui se sont battues pour réaliser leurs rêves :

- Joséphine Baker, de Jacques Péssy

- Steve Jobs, de Walter Isaacson

- L'irrégulière ou mon itinéraire Coco Chanel, de Edmond Charles-Roux

- Marie-Antoinette, de Stephen Zweig

- Plus dans l'autobiographie : Patients, de Grand Corps malade ; Celle qui plante les arbres, de Wangari Maathai ; et enfin le Journal d'Anne Franck, qui m'a poussé à tenir mon journal intime depuis l'âge de 8 ans - que je tiens encore aujourd'hui !

 

 

Pour aller plus loin... 

> Ces écrivains qui sont devenus des personnages romanesques 

> Une femme en contre-jour : Vivian Maier dépeinte par Gaëlle Josse