Ces écrivains qui tiennent un journal de confinement

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Le confinement provoqué par le COVID19 aurait-il fait naître un nouveau genre littéraire ? Alors que la France est confinée depuis le 17 mars 2020, nombreux sont les écrivains à avoir pris la décision de diffuser leur journal de confinement

"Le confinement est la condition rêvée des écrivains", affirme Lydie Salvayre dans Le Monde avant de citer l'extrait d'une lettre de Kafka à Felice : « J’ai souvent pensé que la meilleure façon de vivre pour moi serait de m’installer avec une lampe et ce qu’il faut pour écrire au cœur d’une vaste cave isolée. On m’apporterait mes repas, et on les déposerait toujours très loin de ma place, derrière la porte la plus extérieure de la cave. Aller chercher mon repas en robe de chambre en passant sous toutes les voûtes serait mon unique promenade. Puis je retournerais à ma table, je mangerais avec ferveur et je me remettrais aussitôt à travailler. » (Gallimard, 1972) 

Il est vrai que ces derniers temps les écrivains ont été servis en matière d'isolement et l'on devine que cette situation aussi angoissante qu'atypique ne manquera pas d'inspirer nombre d'entre eux pour leurs futures oeuvres. Au-delà de la production romanesque, poétique ou théâtrale, le besoin de partager cette expérience du confinement au jour le jour sous une forme diariste semble s'être fait ressentir pour plusieurs auteurs qui diffusent en ce moment leurs écrits au travers des médias. Les réactions des internautes ont vite suivi, parfois très virulentes... 

 

Leïla Slimani et Marie Darieussecq : une "romantisation du confinement" qui ne plait pas à tout le monde

L'auteure de Chanson douce fut une des premières à partager son journal de confinement dans Le Monde à raison d'un billet tous les deux ou trois jours. Celui-ci a rapidement suscité l'agacement, voire l'indignation de bon nombre d'internautes. La première chronique de la romancière fut particulièrement controversée. Tandis que Leïla Slimani y raconte  la façon dont elle a expliqué le contexte à ses enfants ("C'est un peu comme dans La Belle au bois dormant") et les nuits blanches vécues dans sa maison de campagne ("Cette nuit, je n'ai pas trouvé le sommeil. Par la fenêtre de ma chambre, j’ai regardé l’aube se lever sur les collines. L’herbe verglacée, les tilleuls sur les branches desquels apparaissent les premiers bourgeons."), certains affirment qu'ils apprécient cette immersion dans la vie de leur auteure fétiche et d'autres pointent du doigt les inégalités sociales que révèlent les écrits de la lauréate du prix Goncourt 2016

Marie Darieussecq s'est elle aussi prêtée à l'exercice pour le journal Le Point et fut tout autant sujette aux critiques. Confinée dans sa maison d'enfance au Pays basque, l'écrivaine décrit son quotidien auprès de son époux et de ses enfants tout en partageant ses ressentis. Les conditions de vie privilégiées de l'auteure s'y font là encore bien ressentir  : "Nous planquons au garage notre voiture immatriculée à Paris et prenons la vieille que nous gardons ici. Je sens qu'il n'est pas bon de rouler avec un 75 aux fesses… Nous partons voir la mer", a-t-elle notamment écrit le 19 mars dernier. 

Dans un article d' "Arrêt sur images" à propos de ces deux écrivaines, la linguiste Laélia Véron remarque que le "lexique et la syntaxe - sans parler des biches et des camélias - se conjuguent pour produire des caricatures d'une littérature de la romantisation du confinement". Certains écrivains et journalistes n'ont d'ailleurs pas manqué l'occasion de parodier ces journaux de confinement, à l'instar de Christophe Bourdon sur le site de la RTBF : "Mon journal de confinement à moi".

 

Annie Ernaux : sa lettre ouverte au président

Dans un tout autre genre, Annie Ernaux s'est emparée de sa plume pour écrire une lettre ouverte des plus poignantes à l'attention d'Emmanuel Macron. Confiée à Augustin Trapenard et rendue publique le 30 mars 2020 sur France Inter, cette missive qui commence à la façon du Déserteur de Boris Vian dénonce la gestion de cette crise sanitaire par le président de la république. 

"Aujourd’hui, quoique vous le proclamiez, nous ne sommes pas en guerre, l’ennemi ici n’est pas humain, pas notre semblable, il n’a ni pensée ni volonté de nuire, ignore les frontières et les différences sociales, se reproduit à l’aveugle en sautant d’un individu à un autre. Les armes, puisque vous tenez à ce lexique guerrier, ce sont les lits d’hôpital, les respirateurs, les masques et les tests, c’est le nombre de médecins, de scientifiques, de soignants. Or, depuis que vous dirigez la France, vous êtes resté sourd aux cris d’alarme du monde de la santé et  ce qu’on pouvait lire sur la  banderole  d’une manif  en novembre dernier -L’état compte ses sous, on comptera les morts - résonne tragiquement aujourd’hui. Mais vous avez préféré écouter ceux qui prônent le désengagement de l’Etat, préconisant l’optimisation des ressources, la régulation des flux,  tout ce jargon technocratique dépourvu de  chair qui noie le poisson de la réalité. Mais regardez, ce sont les services publics qui, en ce moment, assurent majoritairement le fonctionnement du pays :  les hôpitaux, l’Education nationale et ses milliers de professeurs, d’instituteurs si mal payés, EDF, la Poste, le métro et la SNCF. Et ceux dont, naguère, vous avez dit qu’ils n’étaient rien, sont maintenant tout, eux qui continuent de vider les poubelles, de taper les produits aux caisses, de  livrer des pizzas, de garantir  cette vie aussi indispensable que l’intellectuelle,  la vie matérielle."

Pour le reste, nul doute qu'Annie Ernaux dont l'Oeuvre littéraire est essentiellement autobiographique doit tenir un journal de confinement. Toutefois celui-ci reste encore inconnu des lecteurs... 

 

Vincent Message : un puissant appel à l'écologie

Le magazine Télérama nous fait également découvrir les chroniques de plusieurs écrivains tels que Vincent Message et Éric Reinhardt. 

Nous le savons, Vincent Message est un auteur très engagé dans l'écologie et la cause animale. L'auteur de Défaite des maîtres et possesseurs (Seuil, 2016) et du récent Cora dans la spirale (Seuil, 2019) nous livre dans sa chronique du 2 avril une puissante sensibilisation au respect des animaux et de l'environnement, pointant du doigt l'origine animale de cette pandémie et l'importance d'en tirer des leçons pour l'avenir.

"Dans les histoires que je lis à mon fils, les animaux peuplent toutes les pages. L’écureuil et la souris, partis chercher du bois, trouvent un corbeau gelé et le réchauffent près du feu. Je lui demande quels bruits font le canard et le cochon – et où, sur les cartes de loto, il aperçoit la libellule, le rouge-gorge et l’abeille. Je ne lui dis pas que les cochons passent leur vie confinés, ni qu’on empoisonne les insectes, ni que les rhinocéros, les éléphants et les girafes seront sans doute tous morts, quand ce sera son tour de faire la lecture à ses enfants." 

Les derniers mots de l'écrivain sont les suivants : "Combattre de toutes nos forces pour que l'après ne soit pas l'avant". À méditer et surtout à mettre en pratique... 

 

Éric Reinhardt : de la nostalgie du théâtre

Toujours sur le site de Télérama, Éric Reinhardt, lauréat du prix Goncourt des lycéens en 2014 pour son roman L'amour et les forêts, partage sa nostalgie du théâtre. "J’espère ne pas être obscène, en ces temps difficiles, en déclarant que le théâtre me manque. Le théâtre me manque.", affirme-t-il dans sa chronique du 9 avril avant d'ajouter "La vérité des corps des comédiens sur les plateaux – cette drogue, ce réconfort – est l’une des choses qui me manque le plus depuis qu’on ne peut plus sortir de chez soi." 

Il nous confie également les paroles de l'actrice française Mélodie Richard avec laquelle il a eu l'occasion de discuter trois jours après le début du confinement : "(...) Mélodie Richard m’a écrit ceci, qui est si beau que je veux le partager ici avec vous : « J’ai tout de suite abandonné l’idée que l’on jouerait en mai [à l’Odéon]. Ça a été un grand choc. Le premier. Qu’est-ce qui était si puissant que nous ne puissions pas monter sur scène ? Devant trois personnes on joue, malade on joue, sous l’orage on joue, en grève on joue, en deuil on joue… pendant la guerre on joue. Tu sais ce que je veux dire. J’ai éprouvé dans mon corps que c’était de jouer qui me tenait verticale. » 

 

Wajdi Mouawad : "une parole d'humain confiné à humain confiné" 

Le dramaturge et metteur en scène Wajdi Mouawad, également directeur du Théâtre de la Colline à Paris depuis 2016, tient lui aussi son journal de confinement et partage chaque jour avec nous quinze minutes d'enregistrement sonore sur le site du théâtre. L'objectif : "défaire le confinement par ce qui nous rend humain : la parole partagée". De sa superbe plume, mais aussi de sa belle voix calme et posée, l'auteur à qui nous devons notamment les pièces Littoral et Incendies nous livre ses réflexions personnelles en lien avec la crise sanitaire actuelle.

Dès le premier épisode, l'homme de théâtre évoque tout à la fois les mains sales de Lady Macbeth, son enfance au Liban durant la guerre civile, un inconcevable "monde sans nos vieux", tissant tous ces fils pour en faire une toile du confinement. "Une parole d’humain confiné à humain confiné. Une fois par jour, des mots comme des fenêtres pour fendre la brutalité de cet horizon qui nous enterre. Écrire, c'est aussi cela. Pétrir la pâte du temps." À écouter sans modération ! 

 

 

 

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