Nelly Arcan, l'écrivaine qui ne voulait pas vieillir

Nelly Arcan
Portrait de Nelly Arcan - © Archives La Presse

Le 24 septembre 2009 Nelly Arcan met fin à ses jours dans son appartement, exactement comme elle l’avait écrit dans Paradis clef en main, son dernier roman. Que sait-on de cette auteure canadienne disparue à l’âge de 36 ans ? Dans Nelly, son biopic tourné en 2016, la réalisatrice Anne Emond dresse un portrait de l’écrivaine aux multiples facettes. 

Une poupée intellectuelle prisonnière de son image

Dès la parution de Putain aux éditions du Seuil en 2001, le succès est immédiat. Alors que le journal Libération vante la qualité de son écriture « jonchée de mémorables fleurs de rhétorique. », pour Le Monde ce roman autobiographique « installe chez le lecteur un puissant désir de s'y soustraire. ». Encensée, la primo-romancière se prête au jeu de la promotion mais au fil des entrevues – et des années – sa relation avec la presse s’envenime. Le venin ? La chirurgie esthétique. Si Nelly Arcan est belle, sa beauté naturelle ne lui suffit pas. Depuis l’enfance, elle entretient un rapport conflictuel avec son corps. « Quand j’ai eu quinze ans, je voulais en avoir dix, pour moi dix était l’âge de la perfection, de la peau et de la jeunesse non entamée, pour moi c’était l’âge d’avant la crevaison de puberté. », écrit-elle dans son conte pour adultes L’enfant dans le miroir (p.37). Cette peur de vieillir, insufflée par sa mère, nourrit son écriture mais aussi peu à peu ses angoisses. Pour s’accepter, Nelly cède à la chirurgie esthétique mais elle est déjà une personnalité publique et son image scrutée, jugée, raillée, la plonge plus encore dans le tourment.

Nelly Arcan

Photo : Nelly Arcan par Marcelo Troche

Dans l’une de ses premières interviews en 2001, sur le plateau Christiane Charrette en direct, il est déjà question de son corps. La journaliste fait un parallèle entre la narratrice qui s’exprime dans Putain et l’auteure. Embarrassée, la jeune femme fait face à des questions déplacées – comme elle y sera contrainte tout au long de sa carrière. 

En 2007, alors qu’elle vient présenter À ciel ouvert sur le plateau de Tout le monde en parle (Canada), son décolleté crève l’écran. L’interview tourne à l’humiliation publique. Cette émission sera pour elle une grande source de souffrance, si bien qu’elle décidera d’en faire le sujet de son roman suivant intitulé La robe

« Pas même la petite croix en or blanc qu’elle tenait dans le creux de la main au moment de l’entrevue, sous les pierres lancées du haut de l’homme debout qui l’interrogeait, n’aurait pu la disculper de son décolleté qui, ce soir-là, lui valut d’être dévisagée par une audience de deux millions de téléspectateurs ... »

Nelly Arcan, La robe

Peu avant sa mort, elle adressera vingt-cinq pages à son éditeur. Ces quelques feuillets seront publiés à titre posthume dans Burqa de Chair.

Dix femmes en une

Grande admiratrice de Nelly dès la parution de son premier roman, Anne Emond décide de porter sa vie chaotique à l’écran. Si elle ne l’a pas connue personnellement, la réalisatrice avait des amis communs avec l’auteure. « Les gens que je rencontrais me décrivaient une femme et j’avais l’impression que d’une rencontre à l’autre, il y avait dix femmes différentes [...] et c’est comme ça que j’ai décidé de complètement exploser le personnage.... », explique-t-elle lors d'une interview pour le FIFF (festival international du film francophone) en 2016. 

Film Nelly

Photo : Alexandre Renzo. / Affiche : Les Films Séville

Le film, tourné à Montréal, oscille entre cinq facettes de Nelly. Nous la découvrons adolescente puis tour à tour femme amoureuse, prostituée, écrivaine et star. « On est un peu dans l’inconscient de cette femme-là, on est dans sa douleur, on est avec elle dans sa tête. Il y a aussi la voix de narration qui accompagne le film et qui présente les autres parties d’elle, donc on ne sait jamais si tout ça s’est vraiment passé ou si c’est à l’écrit et tout ça se mêle un peu. », dit Mylène Mackay, la comédienne qui a reçu, en 2017, l’Iris de la meilleure interprétation féminine au Gala Québec Cinéma pour ce rôle aux multiples visages. 

Un portrait flou pour une auteure insaisissable

De cette personnalité complexe, Anne Emond réalise un biopic tortueux et parfois difficile à comprendre ; à l’image de l’auteure : « J’ai besoin d’être vue mais ce n’est pas moi que je montre. » dit son homologue dans le film Nelly. D’une esthétique irréprochable, et porté par une comédienne audacieuse, Nelly peine pourtant à nous faire connaître Arcan. À trop s’entremêler, les facettes de l’auteure brouillent le portrait de la jeune femme. Mais, au fond, n’est-ce pas là l’unique façon de le dresser ? Un portrait flou pour une auteure insaisissable dont la presse et les lecteurs n’eurent de cesse de démêler le vrai du faux de ses romans.

 

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