Mais qui était Réjean Ducharme ?

Réjean Ducharme
© Claire Richard / Gallimard

Le 21 août 2017 est décédé Réjean Ducharme, auteur de L'avalée des avalés. Il venait de fêter ses 76 ans. « La prochaine fois que je mourrai, ce sera la première fois. Je veux mourir verticalement, la tête en bas et les pieds en haut», avait-il confié à l'âge de 24 ans dans l'une de ses rares entrevues. L'auteur-compositeur Robert Charlebois lui a rendu hommage avec ces quelques vers : 

« Le silence est d'or
Dors Réjean, dors
Depuis qu't'a plume s'est envolée
On n'a plus mots à piétiner
dans l'Avalée des Avalés
Ta plume d'argent 
va continuer à réchauffer
l'Hiver de force des Enfantômes. »

Réjean Ducharme naît le 12 août, au nord de Montréal, près du fleuve Saint Laurent. Mais c'est à Saint Ignace de Loyola que se réoule sa jeunesse, un décor grandiose que l'on retrouvera dans ses romans. Son père Omer Ducharme est ouvrier agricole, sa mère Nina porte le patronyme (courant au Canada, bien sûr, d’origine française) de Lavallée qui n’est pas sans rappeler le titre de son premier roman édité.

"Je ne veux pas être connu." 

Cet écrivain–dramaturge–scénariste–parolier–sculpteur québécois est resté, toute sa vie, une énigme, il a tout fait pour sauvegarder son anonymat, ne dérogeant jamais avec ce qu’il avait déclaré en 1966 « Je ne veux pas être connu ». Cette attitude de misanthropie récurrente fera même douter de son existence !  Pourtant, les médias qui retrouveront sa piste respecteront toujours scrupuleusement cette volonté de demeurer incognito. 

Réjean a vingt-cinq ans quand paraît, en 1966, son roman « L’avalée des avalées » dans la collection Blanche chez Gallimard. C’est un succès foudroyant en France mais aussi au Québec, alors que le pays est plongé dans la tourmente des querelles identitaires et que la pratique du français est un signe fort de résistance pour afficher sa volonté de maintenir une identité, une culture quotidiennement menacées par le monde anglophone.  Ce roman est couronné par le Prix du Gouverneur général.

Dans la foulée sont édités  en 1967 Le Nez qui voque et en 1968 L’OcéantumeLa fille de Christophe Colomb (1969). D’autres œuvres suivront : L'Hiver de force  (1973), (à nouveau primé par le Prix du Gouverneur général 1973) et Les Enfantômes (1976).  Quatorze ans s’écouleront sans aucune  autre production. Puis, l‘inspiration revenue, on pourra  découvrir  en 1990  Dévadé, Va savoir (1994) et Gros Mots (1999).

Un rejet du monde adulte

L’œuvre de Ducharme est un fécond vivier linguistique avec des thématiques variées, mais un sujet revient fréquemment, celui de l’enfance et de l’adolescence et  le rejet du monde des adultes . La Révolution tranquille (1960-1980) est aussi un terreau qui fertilise toute son œuvre,  on y découvre, les fractures sociétales  du  Québec,  les ruptures entre  tradition et modernité  entre innovation et atavisme, les antagonismes crées par les différences de cultures , de langues -  quatre langues le français académique  rigide et exacerbé , l'anglais, le franglais, et la québecité , les pratiques religieuses, celles  orthodoxes et rétrogrades qui frisent  l'intégrisme (La foi, gardienne de la langue était un slogan de l’époque) et qui s’opposent férocement  à la libération  de mœurs et de pensée…Mais quel que soit le thème abordé, chacun de ses romans témoigne d’un travail de recherche et d’écriture abyssal.

L'Avalée des avalés

Si on ne doit lire qu’un livre de Ducharme, c’est sans aucun doute L’Avalée des Avalés, roman culte qu’il faut choisir. Ce roman met en scène une étrange famille, les  Einberg, installée dans une abbaye désaffectée, sur une île du Saint-Laurent. Une grave mésentente conjugale sévit au sein du couple et affecte lourdement les deux enfants,  Christian (éduqué dans la religion catholique,  comme le père) et sa sœur Bérénice (juive, comme madame, l’héroïne, qui rejette le monde acrimonieux  des adultes).
En lisant les premières lignes, on découvre une splendide métaphore de l’avalement : «Tout m'avale... Je suis avalée par le fleuve trop grand, par le ciel trop haut, par les fleurs trop fragiles, par les papillons trop craintifs, par le visage trop beau de ma mère... »   

Cette oeuvre nous permet aussi de découvrir un poète canadien de langue française, Emile Nelligan (1879-1941), influencé par Rimbaud et les symbolistes. Les citations empruntées à son Oeuvre dans L'Avalée sont pléthoriques :

« Parmi les eaux d’or des vases d’Egypte,

Se fanent en bleu, sous les zéphyrs tristes,

Des plants odorants qui trouvent leur crypte

Parmi les eaux d’or des vases d’Egypte »

(Pastels et Porcelaines – AV 334)

Un feu d'artifice lexicologique

On peut lire ce roman en ayant à l’esprit le contexte historique, celui de la Révolution tranquille qui va recomposer, peu à peu, le pays. Il peut aussi être étudié comme un rituel initiatique mais traumatisant pour accéder à l'âge adulte. D'autres pistes de lecture existent : il peut être pris comme un amusement linguistique visant à rechercher les figures de style, les  jeux de sonorités, assonances et allitérations multiples, à découvrir les mots- valises, les mots recyclés, les néologismes, les barbarismes, les gallicismes, en traquant les calembours, les contrepèteries ,  en collectant les références géographiques, historiques, mythologiques, celles concernant les Beaux-arts… car l'œuvre de Ducharme est richissime de créations verbales qui éclatent comme un magnifique feu d'artifice lexicologique, et c'est ce qui fait son charme !

 

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