Les secrets d'écrivain de Laetitia Colombani

Laetitia Colombani
© Grasset - François Page

Scénariste et romancière, Laetitia Colombani nous a tous charmés avec son premier récit, La tressevéritable succès méditatique en cours de traduction dans le monde entier. C'est pourquoi nous avons eu envie d'en savoir un peu plus sur sa routine d'écrivain. L'auteure a accepté de répondre à toutes nos questions et nous l'en remercions encore vivement. Découvrez sans plus attendre les secrets d'écrivain de Laetitia Colombani ! 

En tant que scénariste, pourriez-vous nous parler un peu de la différence entre écrire un scénario et écrire un roman ?  Quel rapport entretenez-vous avec l’un et l’autre format ?

Laetitia Colombani : La forme est très différente. L'écriture romanesque permet une liberté beaucoup plus grande : on peut avoir accès à tout (l'intimité des personnages, leur inconscient...) alors que l'écriture cinématographique est très réfléchie : on écrit ce qu'on voit et ce qu'on entend, pas les pensées intimes du personnage. Sans compter qu'on n'est pas dans une recherche littéraire : il n'y a pas de style, on ne peut pas s'amuser sur la musicalité des phrases. Un de mes professeurs de scénarios me disait toujours que j'étais beaucoup trop littéraire : je faisais des phrases trop longues, trop descriptives. Enfin, lorsqu'on écrit un roman, on est beaucoup plus libre de ses choix : il n'y a pas de producteur qui nous demande de réduire ceci, ou d'acteur qui demande la modification de tel dialogue... 

Actuellement, vous êtes en train de travailler sur votre roman La tresse pour en faire un scénario de film. Comment vivez-vous cette étape d'écriture ? 

Laetitia Colombani : C'est très agréable ! D'une part parce que j'ai encore le livre bien en tête, puisque je l'ai écrit il y a moins d'un an, et d'autre part parce que je connais bien mes personnages, ça m'aide énormément. Le passage au stade du scénario est assez étonnant, je n'ai jamais écrit si vite. J'avais déjà les chapitres, les scènes. Bien-sûr, il y a des choses que je dois adapter. 

Une petite idée sur le casting ?

Laetitia Colombani : Pour l’instant, non. Lorsque j'écrivais le roman, je visualisais beaucoup mes personnages, mais je me dis que quels que soient les comédiens qui interprèteront les rôles,  ils sauront apporter quelque chose en plus grâce à leur énergie, leur physique et leur voix. Pour l’instant je ne me préoccupe pas trop du casting. Le plus important, c'est d'abord que le scénario reste le plus fidèle possible au livre.

Concernant les Dalits dont Smita fait partie, la documentation fut-elle facile à trouver ? Comment vous y êtes-vous prise ?

Laetitia Colombani : J’avais été en Inde il y a quelques années. Je n’avais pas côtoyé les Dalits, mais j’ai fait beaucoup de recherches sur eux en allant à l'Inathèque. Quand on tape « Inde, intouchables », on trouve tout, c'est impressionnant : j'ai visionné des dizaines et des dizaines d’heures de documentaires sur les chasseurs de rats, les femmes intouchables, sur l’Inde…. J’ai rempli un cahier entier de notes avant de commencer à écrire, pour pouvoir imaginer mon histoire. Il m’est apparu très rapidement que cette femme était une Intouchable puisque les Dalits offrent leurs cheveux.

Vous dites que vous avez voyagé en Inde. Les deux autres continents vous sont donc familiers également ? 

Laetitia Colombani : Tout à fait. J'ai voyagé plusieurs fois en Sicile et au Canada.

Les lecteurs sont très nombreux à parler de La tresse comme d'une oeuvre résolument féministe. Se trompe-t-on en affirmant que vous êtes une écrivaine féministe ? 

Laetitia Colombani : Pas du tout, je me sens féministe. La condition des femmes m'interpelle et me concerne entièrement, c'est pourquoi j’ai eu envie de porter la voix de toutes mes semblables à travers ce récit. 

Certains passages en italique intégrés dans votre roman évoquent votre état d'esprit lorsque vous étiez en plein processus d'écriture, et vous avez notamment mentionné des difficultés à écrire ("Ce matin, un des fils a cassé"). Pourriez-vous nous donner quelques précisions sur ce fil cassé ? 

Laetitia Colombani : Le travail d'écrivain est proche de celui de la tisseuse : on fait, on défait, on refait. Quand j'ai présenté le manuscrit à l'éditrice, elle a été très intéressée, mais elle m'a demandé de retravailler la partie canadienne qui lui semblait moins complète que les deux autres. J'ai alors jeté 80 pages à la poubelles pour réécrire entièrement cette partie du livre. On avait l'impression d'un ventre mou : c'était trop introspectif. Alors j'ai eu l'idée d'incarner la maladie dans un personnage extrêmement en lien avec les autres, dans ce cabinet d'avocat. Sa relation au travail permet de mieux pointer du doigt le problème. 

Pour la partie sicilienne, aussi, je m'y suis reprise à quatre fois. J'ai eu beaucoup de mal à trouver le personnage de Julia. C'est le jour où j'ai décidé d'ajouter Kamal et les Sikhs qu'elle m'est vraiment apparue. 

En revanche, j'ai gardé la partie indienne vraiment telle quelle, je n'ai rien touché. 

Combien de temps vous a pris l’écriture de ce roman ? Vous êtes-vous d'abord concentrée sur un plan au brouillon ? 

Laetitia Colombani : Il y a eu un premier jet que j'ai composé en quatre mois (et que j'ai proposé complet à l'éditrice) mais, en tout et pour tout, la phase d'écriture a duré un an et demie. Pas de plan au brouillon : je voulais me laisser surprendre par les personnages. Le rythme d'écriture s'est instauré naturellement : j'écrivains un chapitre par jour. C'est comme si le roman s'était imposé de lui-même. 

On adore le titre autant que l'histoire elle-même : l'aviez-vous en tête dès le départ ?

Laetitia Colombani : Non, au départ, je ne pensais pas à ce titre : mon titre de travail était « Hair » et le sous-titre "une histoire de cheveux". Mon éditrice m'a suggéré "La tresse", mais j'étais dubitative au départ : je le trouvais trop court, trop simple. Et puis finalement je me suis rangée à son avis, n'ayant pas trouvé mieux. 

Et l’image de couverture, a-t-elle été choisie par vous ?

Laetitia Colombani : Oui ! J'ai refusé la première image que l'on m'a proposée, je n'étais pas assez convaincue. Par contre, lorsqu'on m'a montré la deuxième illustration, je me suis tout de suite dit : "C'est ça !". Il y a à travers cette image une simplicité et une universalité qui peut parler à toutes les cultures. En plus, c'est un joli rappel au début du roman : la mère qui coiffe sa petite fille... 

Après, il y a également eu des débats sur les couleurs. Nous avons opté pour le jaune, couleur lumineuse et qui reste assez joyeuse, optimiste. 

Quelles règles vous imposez-vous lorsque vous écrivez ? 

Laetitia Colombani : Je m’impose un rythme : j’essaie d’écrire au moins quatre heures le matin, de 8h30 à 12h30. J'organise mes rendez-vous, interviews et recherches l'après-midi. Lorsque je suis libre l'après-midi, j'écris deux heures supplémentaires. Il me faut ce minimum de quatre heures quotidiennes, sans quoi je n'avance pas comme je le voudrais. Idéalement, 5-6 heures par jour. J’écris sur l’ordinateur mais je n’ouvre pas ma boîte mail, à moins que je ne fasse une pause d’un quart d’heure vers 10h30.

Faites-vous lire vos textes à votre entourage durant le processus d'écriture ?

Laetitia Colombani : Oui, je fais lire à trois personnes : ma mère, qui a toujours lu tout ce que j'écris depuis que je suis toute petite, mon mari et une amie très proche qui est scénariste aussi et qui m'a encouragée à écrire ce roman. Trois personnes, donc, pas plus. Je sais qu'ils sont très sincères et objectifs, ils me le disent franchement quand ça ne va pas selon eux. 

Quelles œuvres littéraires et/ou personnalités vous ont inspirée pour écrire ce récit ?

Laetitia Colombani : L’œuvre qui m’a vraiment inspirée, que j’ai relue et revue, c’est The Hours de Mickael Cunningham (prix Pulitzer). Le roman comme le film sont des chefs-d'oeuvre à mes yeux, je les trouve extraordinaires (le film est très fidèle au livre). Il s'agit là aussi d'un entrelacement de trois portraits de femmes, mais sur trois époques différentes. C'est ce qui m'a vraiment influencée sur la structure. 

Côté personnalités, j'ai pioché dans les femmes qui m'entourent et qui sont une grande source d'inspiration pour moi, notamment l'une de mes amies ayant eu un cancer du sein et que j'avais accompagnée dans un salon de coiffure pour acheter une perruque. 

 

Pour aller plus loin...

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