Kamel Daoud : «A dix ans, je savais exactement comment on embrassait»

Kamel Daoud
© Ed. Barzakh

Votre rosebud ? C’est la question que posent les Masterclasses intitulées «En lisant, en écrivant», référence à Julien Gracq : une rencontre entre le for intérieur de l’écrivain et le lecteur organisée par la Bibliothèque Nationale de France, Le Centre National du Livre et France Culture. Cette année, dix écrivains. La fois passée, le prix Goncourt Eric Vuillard. Cette fois-ci, ce 6 février 2018, Kamel Daoud. Pourquoi écrit-il et comment ?

Kamel Daoud fait l’objet d’une fatwa en 2014, lors de la publication de son premier roman Meursault contre-enquête, Prix des cinq continents de la francophonie, Prix Goncourt du premier roman 2015 et traduit en trente-quatre langues.  Il refuse de donner une dimension à l’obscurantisme : «je ne suis pas le seul.»  Meursault contre-enquête : au tour d’Haroun, le frère de l’arabe assassiné  dans L’Etranger de Camus, de prendre la parole.

Depuis qu’enfant, il a découvert en autodidacte la langue française,  Kamel Daoud ne s’en prive pas. Et ne se trompe pas de cible : «La langue française est un accident dont j’ai fait usage.» D’abord, par ce «tracé de l’alphabet que lui a appris son père », découvrir le corps des femmes : «à dix ans, je savais exactement comment on embrassait.» Depuis, une effraction permanente au Livre Sacré : «une religion, c’est un livre qui a marché (…). Il faudra bien un tête-à-tête avec le Livre Sacré pour révéler l’humain

"Comme un chien qui aboie dans ma tête"

Très vite, sa façon d’écrire porte sur ses chroniques qu’il a tenues quotidiennement pour le Quotidien d’Oran et pour Le Point de 1994 à 2016, et dont Mes indépendances : Chroniques 2010- 2016 sont publiées chez Actes Sud. "Qu’est-ce qui fait de l’Algérie une terre de chroniques ?", interroge Manou Farine, productrice de France Culture : «La guerre civile de 1992. Jusqu’en 1998, la presse est une presse de propagande. La fonction de l’intellectuel en Algérie est toujours dans la phase où il est militant, contestataire.» Kamel Daoud écrit alors une, voire deux chroniques quotidiennes : «3400 signes, entre 12h 30 et 13 heures.» Une "discipline" et une "vitesse" d’écriture : «on ne peut pas réfléchir et écrire. (…) L’écriture ne doit pas durer trop longtemps  Le rythme est intériorisé et le sujet est là, «comme un chien qui aboie dans ma tête.» Alors, il « tabasse le clavier.»

"L’identité, ce n’est pas seulement les racines, c’est ce que l’on récolte"

De ses chroniques les plus lues, les «chroniques blanches», celles qui racontent les ronds-points ou le café de l’avenir : « imaginer un avenir, assis là ! ». Ces faits «anodins» sont autant de détails qui tuent, une « non-information » muée en «exercice d’insolence» : «En Algérie, la difficulté n’est pas de trouver un sujet, c’est de trouver le sujet que vous pouvez écrire. Même une chose vide y a une signification Alors, pour capter l’attention du « lecteur paresseux », il y a le style, «la façon de raconter une histoire.» Au milieu de cette tension de «tir à l’arc», le côté ludique fait partie des « ficelles».

Son addiction pour l’écriture, Kamel Daoud la raconte dans son deuxième roman, Zabor ou Les psaumes (Actes Sud, 2017) : un vécu, que la langue française, comme nous-même n’en n’avons pas toujours conscience. Cette «langue de la clandestinité, des corps, de  l’évasion. » Le roman n’est pas la chronique : «la chronique, c’est l’actualité, le roman, c’est l’humain. » Ou si l’on préfère, « le roman, c’est le match, la chronique, c’est le penalty Tiens, Camus aussi, aimait le foot. Et vous ? Il l’a peut-être fait exprès : «tout écrivain pratique l’attentat contre le cliché.» Au-dehors, le terrain est un peu glissant, mais on en repart avec une autre en poche : «L’identité, ce n’est pas seulement les racines, c’est ce que l’on récolte. »

Ce qui est bien, avec l’écrivain, c’est qu’il ne s’adresse pas seulement à l’algérien ou à l’arabe. D’ailleurs, avis aux footeux, diffusion de cette Masterclasse cet été sur France Culture.

 

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