Les secrets d'écrivain de Jean-Claude Lalumière

Jean-Claude Laumière
© Zoé Fidji

 

Jean-Claude Lalumière est un romancier d'origine bordelaise qui vit à Paris et travaille au Musée d'Orsay. Après avoir écrit plusieurs polars pour la radio, il publie un premier roman, Le Front russe, en 2010. Nous lui devons également deux romans plus récents dont les titres ne manquent pas de nous surprendre et de nous amuser : il s'agit de Comme un karatéka belge qui fait du cinéma (2014) et Ce Mexicain qui venait du Japon et me parlait de l'Auvergne (2016). Ses récits sont marqués par l'humour, mais on peut également y trouver beaucoup de tendresse et des portraits pleins de finesse.

Une anecdote sur vos débuts en tant qu’écrivain ?

J'ai commencé à écrire pour la radio. J'appréciais les fictions sur les ondes de France Culture et France bleu et me disais que je pouvais tenter ma chance. J'avais écrit quelques nouvelles seulement, rien d'adapté pour la radio. Je me suis connecté au site de Radio France, j'ai adressé un message au webmaster (je ne connaissais personne et j'avais l'impression de jeter une bouteille à la mer) en expliquant que je souhaitais écrire pour les ateliers de création de Radio France. Très gentiment, le webmaster a fait suivre. J'imagine que mon mail est passé par différentes boites avant d'arriver dans celle de la productrice de l'émission Les Petits polars pour France Bleu, Claire Keithmi. Celle-ci m'a appelé : un auteur venait de lui faire faux bond. Elle se retrouvait donc avec un trou dans sa programmation. Je lui ai envoyé deux ou trois nouvelles pour qu'elle puisse voir ce que j'avais écrit jusque là. Cela lui plaisait. Elle m'a alors annoncé que si je me sentais capable de lui remettre cinq textes de cinq à six mille signes avant deux semaines, elle voulait bien travailler avec moi. Je n'étais sûr de rien. Deux semaines, c'était court ! Mais j'ai répondu oui. Je ne pouvais pas laisser passer cette opportunité. Entre le moment où j'avais posté mon message sur le site de Radio France et celui où mon téléphone a sonné, moins d'une heure s'était écoulée. 

Ecrire et trouver l’inspiration : plutôt à la main ou devant un écran ?

J'écris sur écran mais l'inspiration commence longtemps avant, par des lectures, des notes : dans les livres que je lis (pendant longtemps je me suis interdit d'écrire dans les livres, à cause d'un professeur de français au lycée qui répétait à chaque cours que les livres devaient être respectés, qu'ils étaient quasiment sacrés ; ce n'est que récemment que j'ai pris conscience que cette attitude était ridiculement rigide), dans des carnets, des cahiers, mon téléphone... Parfois, l'inspiration vient en marchant aussi. Rien de tel pour stimuler la réflexion.

Quel est votre endroit idéal pour écrire ?

Comme beaucoup, j'imagine, je rêve d'un grand bureau dans un grande maison avec une vue sur la mer. Le bureau de Victor Hugo à Guernesey, par exemple. La réalité fait que je dois travailler partout, dès que je peux : à la maison sur la table du séjour (je n'ai pas de bureau), dans un café (quand je ressens le besoin de changer de cadre ou que la maison offre trop de distractions), parfois dans des espaces de coworking, dans les transports en commun (plutôt pour corriger). Le temps d'écriture est souvent du temps volé. L'endroit alors importe peu.

Quels horaires vous semblent les plus féconds pour écrire ?

J'aime bien écrire le matin tôt quand la maison est encore plongée dans le calme. C'est possible le week-end quand les autres membres de la famille font la grasse matinée. En semaine, je consacre une journée à l'écriture, le vendredi. Le reste du temps, j'ai un autre travail. Quand je dispose d'une journée entière pour écrire, c'est en fin d'après-midi que je me sens le mieux pour écrire. J'imagine que c'est une question physiologique. Mon attention est meilleure dans ces moments-là. Cela ne veut pas dire que je n'écris qu'à ces moments-là. Car pour que cette fin de journée soit féconde, il faut passer par les heures où les phrases viennent difficilement, où les mots semblent jouer contre vous. Ce temps-là s'étire, ne viennent au mieux que quelques lignes et puis soudain, comme si une bulle explosait et libérait quelque chose les mots viennent enfin. Je les écris alors dans l'urgence, avant que toute la famille ne rentre.

Faire lire ou ne pas faire lire ses textes à son entourage durant le processus d’écriture ?

Je le fais. Cela permet de lever des doutes, de tester certaines scènes, de repérer des tics d'écriture. Je sollicite une lecture de mon entourage une fois l'histoire posée de bout en bout. Avant cela, je peux leur lire des passages, pour qu'ils entendent le rythme, repèrent ce qui accroche. La lecture à voix haute est un exercice intéressant que je pratique pour chaque roman. J'enregistre, écoute, reprends le texte, jusqu'à ce que ça coule. C'est une habitude que j'ai gardée de l'écriture pour la radio où la fluidité du texte est importante. 

Êtes-vous plutôt brouillon/plan ou écriture impulsive ?

Les deux. Je prends des notes qui peu à peu permette de dégager un personnage, un environnement, une histoire, un scénario. Je prévois des scènes clés, des moments dans le parcours du personnage. Mais je ménage aussi des vides, des trous dans lesquels il me faudra inventer le moment venu. Et puis, il y a tous ces glissements imposés par l'écriture, ces passages qui se révèlent soudain et auxquels on n'avait pas pensé. C'est toujours agréable de les découvrir.

Une devise d’écriture…

Je citerai une phrase d'Antoine Blondin, retrouvée dans un cahier après sa mort : "Au moment de commencer un livre, j'aimerais éprouver les sentiments du sauteur en hauteur qui demande que la barre soit placée à un niveau qu'il n'a jamais tenté d'atteindre."

Comment définiriez-vous votre style d’écriture ?

En cours... Chaque projet est l'occasion d'évoluer, d'apprendre. Pour mes romans, j'ai travaillé avec deux éditeurs jusqu'ici. Chacun m'a fait avancer sur des points différents.  L'échange, le travail sur le texte avec l'éditeur est un moment auquel j'attache beaucoup d'importance.

Quant à définir mon style, j'aurais du mal. Mais je peux vous donner mes influences : Jacques Tati, Pierre Richard, Antoine Blondin, des rêveurs dont l'œuvre est marqué par une poésie, une mélancolie même... Des influences plus cinématographiques que littéraires même si la littérature anglaise (j'ai fait des études d'anglais à l'université) a façonné mon regard, lui a donné une distance, un décalage, une propension à la dérision.      

Quelles erreurs seraient à éviter dans le processus d’écriture d’après vous ? Et dans celui de la publication ?

D'oublier le lecteur, de trop penser à lui : c'est un équilibre à trouver. Savoir lui donner du plaisir ou planter le doigt dans les plaies, réveiller ses douleurs, le toucher sans sacrifier le but que l'on s'est fixé en commençant l'écriture.

La publication est une phase délicate aussi. Un moment de doute où le résultat des mois de travail qui ont précédé va être dévoilé au public : la presse d'abord, puis les libraires et les lecteurs enfin, si tout se passe bien. C'est un moment fragile où il faut éviter de prendre des décisions hâtives, à la dernière minutes. Il faut proscrire les changements impulsifs dans cette phase. Il m'est arrivé de modifier le titre d'un roman (je ne dirai pas lequel) au dernier moment, quasiment au moment de l'envoyer chez l'imprimeur : je le regrette encore.  

Accordez-vous beaucoup d’importance à la documentation pour vos écrits ?

Pour mes premiers textes, j'ai beaucoup puisé dans ma propre expérience : l'administration pour Le Front russe, le tourisme culturel pour La Campagne de France, mon expérience de transfuge de classe pour Comme un karatéka belge qui fait du cinéma, mes déplacements professionnels à travers la planète pour Ce Mexicain qui venait du Japon et me parlait de l'Auvergne. Ce sont des toiles de fond, auxquelles j'ajoute des thèmes, l'éducation, la famille, les rapports entre générations, qui traversent tous mes romans. Jusque-là, je n'ai pas eu besoin de me documenter, ou marginalement pour consolider certains points, comme sur le Ministère des Affaires étrangères pour Le Front russe ou le milieu du marché de l'art pour le Karatéka belge. Mon expérience nourrissait le reste.

Je pense avoir épuisé ce fonctionnement. Parce qu'il me conduit à reproduire une certaine mécanique. Je suis dans une zone de confort avec ce procédé et ce n'est pas une bonne chose. D'où la citation de Blondin. J'ai le sentiment qu'en quittant mon environnement familier, en m'attachant à des univers inconnus, je serai forcé d'explorer de nouvelles voies. C'est le travail que je mène actuellement. Forcément, cela demande un travail documentaire. Je l'ai démarré en juin dernier, six mois avant de commencer l'écriture du roman, et qui se poursuit pendant l'écriture.   

Lorsque vous écrivez, lisez-vous plus/moins/autant que dans les périodes où vous n’écrivez pas ?

Je continue de lire pendant l'écriture mais les livres sont souvent choisis en fonction du projet que je mène. Car même lorsque le livre n'a rien à voir avec ce que j'écris, je finis par le lire au prisme du travail en cours. L'écriture est une activité obsessionnelle qui ne laisse pas de répit : difficile de lire pour changer d'univers dans ces moments-là. J'y arrive parfois et récemment, j'ai lu le dernier roman de Christophe Carlier, Ressentiments distingués, une histoire de corbeau sur une île, très bien menée, qui emprunte à la littérature de genre et qui décrit très bien le huis-clos de l'insularité, l'ennui qui peut s'y développer et la mesquinerie qui en découle. Tout cela avec beaucoup d'ironie et d'humour noir.   

 

Pour en savoir plus sur Jean-Claude Lalumière, rendez-vous sur son blog personnel !