Les secrets d'écrivain de Gilles Marchand

Interview avec Gilles Marchand écrivain
©DR

Né en 1976 à Bordeaux, Gilles Marchand a co-écrit Le Roman de Bolaño avec Eric Bonnargent. Une bouche sans personne est son premier roman, publié en août 2016. Coup de coeur de nombreux libraires, ce récit aussi original que décalé fut finaliste du prix Georges-Brassens. On le retrouve notamment dans la sélection Cultura, "Talents à découvrir" 2016. 

Une bouche sans personne, c'est l'histoire d'un homme ordinaire, comptable de 47 ans qui s'enferme depuis des années dans un quotidien monotone et chronomotré. La raison ? Echapper à son passé trop lourd, l'oublier... Mais un soir où le narrateur boit son café dans un bar habituel, voilà qu'il renverse sa tasse sur l'écharpe qui couvre son visage en toutes saisons... Autour de lui, on découvre avec stupeur qu'il est défiguré. C'est alors qu'il décide de bouleverser sa routine en dévoilant son enfance (tue depuis 40 ans) à qui veut l'entendre, fragment par fragment. Sauf la fin. La fin, seuls ses amis la connaîtront... Et le lecteur !  

Un livre bouleversant d'humanité qui mêle avec brio humour noir et tendresse, sans jamais tomber dans le pathos. 

L'interview

Une anecdote sur vos débuts en tant qu’écrivain ?

Lorsque je suis arrivé au salon de Boulogne l’année dernière, les organisateurs s’étaient trompés et avaient affiché le portrait de mon homonyme réalisateur. J’ai trouvé cela très amusant. Et c’est l’occasion de souligner le travail monstrueux de toutes les équipes qui s’activent sur les salons et qui fournissent un accueil incroyable aux auteurs.

La première phrase de votre roman, « J’ai un poème et une cicatrice », est redoutablement efficace. Très énigmatique, elle accroche aussitôt le lecteur. Vous est-elle venue dès le début ou bien avez-vous mis du temps à la trouver ?  

Elle est venue en cours de route et a fini par s’imposer.  Ce n’est pas la phrase à partir de laquelle j’ai commencé à écrire mon histoire. Elle aurait presque pu être le titre du roman tant elle résume bien ce qui a construit le narrateur.

Venons-en à votre titre, justement. Une bouche sans personne... Titre à la fois magnifique et surprenant au premier abord… 

Il vient du poème de Jean Tardieu qui est cité à la fin du livre. Je trouvais qu’il entrait parfaitement en résonance  avec l’ensemble du texte. C’est une autre manière de raconter l’histoire. Et il a un côté énigmatique qui correspond bien au personnage principal dont on ne sait pas grand-chose au début du livre. 

Votre fin fait écho à la première phrase du récit en ce sens que l’on voit la cicatrice et que l’on entend le poème… Connaissiez-vous la fin de votre roman dès le début de l’aventure ?

Oui, je savais où je voulais aller. La construction du livre a évolué, le chemin pour parvenir à la fin également. Pour moi, il était important de partir sur une boucle et que le début et la fin se fassent écho. Mais le poème dont il est question n’était pas dans la première version du livre. C’est lorsque je l’ai découvert que j’ai décidé de réécrire le livre pour qu’il prenne la place qu’il méritait.

Combien de temps vous a pris l’écriture de ce roman ? 

J’ai écrit plusieurs versions du roman. La première en 2008-2009. J’ai ensuite écrit un autre roman et me suis lancé dans la coécriture (avec Eric Bonnargent) du Roman de Bolaño (paru aux éditions du Sonneur). Ce n’est qu’après que j’ai repris mon manuscrit. Je l’ai réécrit et retravaillé pendant à peu près une année. Au final, il m’est difficile de savoir combien de temps il m’a fallu pour l’écrire.

Au travers de votre style d’écriture, le lecteur a l’impression de s’attacher au personnage très progressivement, exactement comme on le ferait avec un individu dans la vraie vie… Rencontre humaine où l’on s’apprivoise petit à petit, à son rythme. Comment êtes-vous parvenu à cela ? 

Il m’est difficile d’y répondre…  Mais le compliment me fait plaisir. C’est une histoire d’amitié qui se forge sur la durée. Des rencontres de hasard qui finissent par souder des solitudes. C’est pour cela que j’ai pris le temps d’installer l’histoire, de réunir ces personnages dans le bar, quitte à ce que le cœur du récit se fasse un peu attendre.

Faire lire ou ne pas faire lire ses textes à son entourage durant le processus d’écriture ? Vos amis les plus proches ont-il contribué à ce récit sur l’amitié ?

Comme je le disais, ce roman a eu plusieurs versions, donc plusieurs lectures d’un texte « achevé »… en apparence.  Mais pour répondre à la question sur la relation entre mes amis et ce que je dis sur l’amitié, c’est assez flou pour moi. Disons que ça correspond certainement à l’idée que je m’en fais.

Quels auteurs vous ont inspiré pour écrire ce livre ?

J’ai au contraire essayé de m’affranchir des auteurs que j’aime. S’il y a des clins d’œil, je ne voulais surtout pas faire « à la manière de ». Je pense que certains écrivains comme Romain Gary, par exemple, ont contribué sans que je m’en rendre compte à forger mon écriture, mais cela est davantage de l’ordre de l’inconscient lorsque je me mets à écrire.

Il semblerait que vous ayez été batteur dans un groupe de rock. Le rythme en musique et en littérature, même tempo ?

Je suis très attaché au rythme des mots et des phrases. Je ne sais pas si cela vient de mon expérience de batteur, de ma passion pour la musique ou d’auteurs que j’admire comme Christian Gailly par exemple.

Un deuxième roman serait-il en cours d’écriture ?  Si oui, quand aurons-nous le plaisir de le lire ?

Il est même achevé et doit sortir le 24 août 2017… Il s’appelle Un funambule sur le sable.

 Une devise d’écriture ?

Non, pas de devise. Juste écrire et ne pas se trouver de fausses excuses pour s’arrêter.  Il y a tellement de bons prétextes pour faire autre chose...

Quelques extraits

"J’ai un poème et une cicatrice. De ma lèvre inférieure jusqu’au tréfonds de ma chemise, il y a cette empreinte de l’histoire, cette marque indélébile que je m’efforce de recouvrir de mon écharpe afin d’en épargner la vue à ceux qui croisent ma route. Quant au poème, il me hante comme une musique entêtante, ses mots rampent dans mon crâne d’où ils voudraient sortir pour dire leur douleur au monde. Poème et cicatrice font partie de moi au même titre que mes jambes, mes bras ou mes omoplates. Je ne me sens pas tenu de les examiner pour savoir qu’ils existent. J’ai seulement appris à essayer de les oublier."

"À travers eux, mon histoire devient une histoire. C’est peut-être ce dont j’avais besoin pour avancer. Je ne suis plus qu’une bouche, une espèce de lien avec un autre temps qui se dépossède de ce qu’il a sur le cœur. Mon histoire leur appartient et se mêle à leurs propres souvenirs"

"Il y a des gens qui font des listes de courses, moi je fais des listes de vie." 

 

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