Les secrets d'écrivain de Carole Martinez

Carole Martinez
© Catherine Helie pour Gallimard

Vous connaissez tous cette incroyable conteuse qu'est Carole Martinez, mais, pour le plaisir, nous allons tout de même vous rafraîchir la mémoire. Après un premier roman - Le Coeur cousu - qui lui valut neuf prix littéraires dont le prix Renaudot des lycéens, Carole Martinez obtient ensuite le prix Goncourt des lycéens pour son deuxième récit, Du Domaine des murmures. La terre qui penche est son petit dernier, paru en 2015. Face à tous ces portraits de femmes nous faisant voyager dans le temps, nous n'avons pas pu résister à l'envie de rencontrer Carole afin de connaître l'avancée de son prochain roman et de récolter quelques uns de ses secrets d'écrivain. Lesquels nous furent livrés sans mesure par cette femme d'un naturel si bienveillant et modeste ! On vous en fait profiter.

Faites-vous un plan avant d’écrire ou bien ressentez-vous le besoin de laisser vos personnages vous guider tout au long du récit ? 

Le plan arrive très tard, vers la fin du livre. Quand j'arrive à la moitié ou aux trois quarts de l'histoire, là j'ai mon plan, car sinon ça ne s'arrêterait jamais et rien ne se regrouperait. Mon idéal de plan, c'est la boucle, c'est-à-dire la possibilité de regrouper en bouquet tout ce que j'ai sur les personnages. Sinon, je partirais dans tous les sens. Pour Du domaine des murmures, j’avais un plan et je l’ai totalement abandonné. Mon idée était de reproduire la structure du château en créant trois parties : l'aile habitée par des contemporains, la tour seigneuriale et la partie la plus ancienne du château, celle des fantômes. Je voulais absolument que mon roman ait cette forme-là. Enfin j'ai tout raté, quoi ! Mais ce n'est pas grave, c'est devenu autre chose. 

Cependant à un moment donné on n'a plus le choix, parce qu'on ne peut pas se permettre le désordre. Selon moi, l'intérêt de l'écriture, c'est de donner une cohérence. Moi, ça me permet de rendre la vie cohérente ! Il faut faire attention au désordre, aussi bien pour le lecteur que pour soi : écrire un roman, c'est ligoter - un peu - son imagination pour plus de cohérence. Si je laissais mon imaginaire prendre le dessus, je deviendrais folle ! C'est comme si je sortais des morceaux de ferraille de mon corps et que j'en faisais une forme, alors qu'à la base c'étaient des épines. Cela ne devient plus une faiblesse, mais une force dans la vie. 

Votre premier roman vous a demandé quinze ans de travail, puis il vous a fallu seulement quatre ans pour produire chacun des récits suivants. A quoi cela est-il dû ? 

Pour Le Coeur cousu, je ne faisais pas que cela : j'enseignais, j'avais à m'occuper de mes enfants... Je n'écrivais que lorsque j'en avais le désir et le temps. Je ne me suis jamais imposé d'horaires. Il y a tellement de choses à vivre que je ne me suis jamais dit : "c'est l'écriture ou la vie". Et de toute façon, quand je suis trop dans l’écriture, tout le monde me le reproche ! C’est bien d’avoir quelqu’un pour te retenir, te dire « oh, ça suffit maintenant, descends ». J’aime bien que ça soit un plaisir avant d’être un besoin.

On prend plaisir à vous lire à voix haute tant le rythme est agéable. Est-ce ce que vous faites pendant le processus d'écriture ? 

Tout à fait, j’écris à voix haute. D'ailleurs, quand j’ai la mâchoire qui craque, je ne peux pas écrire, ça me gêne vraiment ! Je n'entends pas bien, sinon, je suis gênée. Avant de commencer à écrire, j'ai besoin de raconter. Il me faut le regard de mon éditeur, de mon époux, de mes enfants, de mes amis... Je le vois dans leur regard, s'ils accrochent ou non. Les écrivains qui ne disent rien à personne, ça m'épate ! Moi, j'ai vraiment besoin d'un retour dans l'oeil de quelqu'un, de sentir son écoute. J'entends mieux quand j'ai l'autre qui me sert de gueuloir. 

Dire les mots avant de les écrire est important pour la musicalité de vos phrases, aussi. 

La phrase doit être musicale, mais c'est l’histoire qui doit l’être avant tout. Il y a l'histoire, la façon de la raconter et le style. L’histoire doit stimuler quelque chose chez l’autre et me donner envie d’écrire la suite pour lui. Les métaphores relèvent plus du style, mais une métaphore peut tout à coup devenir la source de l'histoire, c'est ça qui est intéressant. Par exemple, dans Du domaine des murmures : au début il n’était pas question que cette recluse ait d’enfant, mais avec la phrase « la fenestrelle était son unique orifice » qui revenait comme un refrain, j'ai pensé à ses yeux, à sa bouche, à son nez, à ses oreilles, et puis à son sexe. J’ai fini par me dire : un enfant peut sortir de ce sexe, et j'ai alors modifié l’histoire.  C'est pour cela qu'il n'y a pas de plan : on a le droit à l'accident poétique. Parfois ce que j’avais prévu, je l’abandonne parce qu'une métaphore ouvre sur quelque chose d’autre. Il faut que ça soit suffisamment souple pour permettre d’entrer et de sortir.

Lorsque vous avez écrit votre premier roman, l’avez-vous écrit en pensant aux potentiels lecteurs ou avez-vous procédé comme s’il n’y avait que vous qui le liriez ?  

Quand j'écris, je pense à moi lectrice. Je me demande : est-ce que j'éprouve du plaisir ? Parfois, je ne ressens pas de plaisir à écrire parce que je ne ressens pas de paisir à me lire. D'un côté, je fais attention au lecteur potentiel puisque je lui raconte mon histoire avant de l'écrire, mais d'un autre côté je ne me dis pas "je vais avoir plein de lecteurs", ce n'est vraiment pas l'idée. C'est plutôt "j'ai hâte de le lire à mon mari" ! 

Commencez-vous directement par le début de l'histoire ou bien êtes-vous capable de commencer en plein milieu ? 

Je commence par ce que je considère être le début, mais il s'agit de la graine, pas forcément du début. C’est ce qui porte le désir du livre. Je me retiens pour l’écrire parce que j’ai l’impression que si j’y vais trop vite, eh bien cela va émousser le désir, un peu comme dans la sexualité. Si mon histoire est belle, je sais que cela tiendra.

Dans La terre qui penche, l’expression est omniprésente dans tout votre récit et semble riche de significations. Vous connaissiez donc le titre dès le début de l’aventure, avant même d’avoir commencé votre roman ?

Pas du tout. Toutes les références à la pente étaient déjà présentes, mais je n'avais pas encore le titre. Mon premier titre, je crois que c'était Blanche. Et puis La terre qui penche s'est imposée à un moment donné. C'est le côté mystérieux qui me plait dans l'écriture d'un livre : il y a toujours quelque chose qui échappe. Le livre fait un pas de côté et je me laisse entraîner ailleurs. C'est cela que j'aime : je dois chercher quelque chose que je n'ai pas encore trouvé et c’est exactement ce que je suis en train d’écrire en ce moment : cette idée qu’en fait, on est comme des insectes, on tourne autour d’une sorte de lumière noire et on a peur de se brûler les ailes... et finalement on tourne toujours autour de l’objet.

On imagine (et espère vivement) que vous êtes en train de nous concocter un quatrième portrait de femme. Dans quelle époque est-il ancré ? 

Oui, c'est un roman contemporain. J'écris sur quelque chose que je situe en 2009. Cela fait huit ans que j'ai cette histoire en tête ! J'ai laissé le choix à mon éditeur au moment de commencer La terre qui penche : je lui ai proposé deux histoires et je lui ai demandé laquelle il préférait. Ce fut celle de Blanche qui l'emporta. Après la publication du roman, je lui ai à nouveau soumis l'idée que j'avais gardée à l'esprit et il a accepté que je m'y mette. C'est donc l'histoire d'une postière en Bretagne. Je n'ai pas encore trouvé le village adéquat, donc je pense que je vais l'inventer. Je ne pensais pas spécialement entrer dans le conte et la magie, mais ça arrive toujours un peu malgré moi. Dans un premier temps, j'étoffe dans ma tête sans aucune trace écrite. Si ça ne tient pas et que je commence à oublier, je me dis que l'idée ne devait pas rester : elle n'était pas assez forte pour tenir. 

Quand pourrons-nous découvrir les aventures de cette postière ? 

Je l'ai promis à mon éditeur pour le mois de juillet.

Il paraîtra donc à la rentrée littéraire ? 

Non, cela prend beaucoup plus de temps d'éditer un roman. Si tout va bien, il sera publié en janvier 2019. Cela me convient très bien car je n'ai pas très envie de faire la rentrée littéraire : je trouve cela très violent, les médias m'effraient beaucoup. Quand je passe à la radio, j'ai toujours peur de dire une bêtise, je n'arrive pas du tout à être synthétique. Je me perds et ça devient n'importe quoi. Et d'un autre côté on sait qu'on a besoin des médias pour avoir des lecteurs, car c'est tout de même triste, de ne pas avoir de lecteurs...

Quel conseil donneriez-vous à un écrivain en herbe ? 

Ne jamais expliquer. C’est un conseil que m’a donné une amie qui n’est pas du tout auteure, mais c’est vraiment cela l'important : ne jamais expliquer. Il faut que le lecteur ait un blanc à remplir. Peu importe ce que je ferai du personnage : je peux le construire de bric et de broc, de bouts de ferraille ou de charbon, peu importe puisque de toute façon, le lecteur en fera ce qu’il veut : il s'appropriera les éléments forts et pour le reste, il fera son choix. Il faut laisser sa place au lecteur. 

 

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