Les secrets d'écrivain d'Alice Zeniter

Alice Zeniter L'art de perdre
Crédit photo : Clément Camar Mercier

La talentueuse Alice Zeniter nous livre un magnifique roman pour cette rentrée littéraire 2017 : L'art de perdre ou l'histoire d'une jeune femme en pleine quête identitaire qui revient sur ses origines algériennes. Le pays d'où l'on vient, celui qui coule dans nos veines est-il encore le nôtre après plusieurs générations où les traditions se sont perdues ? C'est la question que se pose Naïma au début de ce récit. 

Après une telle lecture, la curiosité nous prend de savoir quelle peut être la frontière entre fiction et réalité et, surtout, qui est cette auteure déjà si reconnue dans le monde de la littérature. Alors que la parution de son prochain roman n'est plus qu'une affaire de jours, Alice Zeniter a eu la gentillesse de se dévoiler en répondant à toutes nos questions. Enfin, presque toutes...

Une anecdote sur vos débuts en tant qu’écrivain ?

Comme j'ai débuté à seize ans, ce serait aussi une anecdote sur mon adolescence et je préfère les garder pour les apéritifs avec les copains et tout autre moment où nous pouvons rire ensemble de nos petites hontes respectives… Ce n'est pas juste que je sois ici la seule à m'exposer.

Avez-vous vu votre style évoluer de façon significative ces quinze dernières années ?

Oui, il a évolué et – comme dans beaucoup d'apprentissage – il a connu des paliers : il changeait brusquement puis atteignait une forme qui durait quelques temps, parfois quelques années et dont je me disais alors qu'elle constituait mon écriture adulte, celle que j'allais travailler jusqu'à la fin de ma vie… jusqu'à ce qu'un nouveau palier se présente, une forme nouvelle à laquelle j'avais envie de m'essayer et qui m'apprenait autre chose. 

Combien de temps vous a pris l’écriture de ce roman si intime malgré la 3ème personne du singulier ? Par quelles phases émotionnelles êtes-vous passé pour l’écrire ?

Il est toujours difficile de mesurer le temps de l' « écriture », je trouve. Parce que si l'on ne parle que du moment où je me suis réellement enfermée face à mon ordinateur (et qui s'est étalé sur un an et demi), c'est assez simple. Mais comment compter les heures éparpillées sur les quelques années précédentes et pendant lesquelles je n'ai fait que penser à la forme que pourrait avoir ce livre ? Celles passées à en parler avec des amis proches, avec mon éditrice ? Celles passées à griffonner des notes sans savoir si ni comment elles se rattacheraient un jour à un projet concret ?  C'est impossible…

Pour ce qui est des phases, elles ont comme d'habitude été nombreuses, l'exaltation succédant à l'abattement ou inversement. Mais disons que, dans ce cas particulier, il y a eu un premier temps (quelques mois) pendant lequel je m'étais isolée pour écrire, tout en prévenant mon éditrice que je ne savais pas si j'étais capable de « sortir » ce livre, que c'était un essai qui ne serait peut-être transformé que des années plus tard. Je doutais de mes capacités à faire de cette histoire une fiction et je ne voulais surtout pas me précipiter. Et puis, après avoir écrit plus de deux cents pages, j'ai réalisé que le livre était là. Je ne savais toujours pas comment il  se terminerait, des transitions me manquaient, certaines scènes ne comportaient que deux ou trois lignes mais je pouvais voir que quelque chose se tenait debout et qu'il fallait simplement que je continue à le construire.

Nous sommes tentés de vous poser LA question qui agace tous les écrivains :  « Naïma, finalement, c’est vous ? » . Comment êtes-vous parvenue à jongler entre la fiction et l’autobiographie ?

Je crois que si la question agace, c'est qu'elle semble faire disparaître le livre, tout simplement. Comme s'il n'était qu'un masque, un maquillage ou un vêtement dont j'aurais affublé ma personne pour avancer masquée. Alors qu'un livre est bien plus que ce qu'il dit ou non de son auteur : il est une construction complexe, une structure, un ton, des couleurs. Et en tant qu'il est tout cela, quand bien même il ne ferait que raconter la vie de l'écrivain, il est déjà bien plus et tout autre chose.

Je crois que c'est dans « la Nausée » que Sartre expose l'impossibilité de raconter un événement qui se serait produit alors que vous êtes simplement en train de rentrer chez vous, la nuit, dans Paris. Parce qu'au moment où vous écrivez que vous marchez, la nuit, dans Paris, le fait qu'il s'agisse d'un récit tend déjà cet énoncé vers ce qui peut/va se produire et aucun lecteur ne peut comprendre que la personne qui marche, elle, ne s'attend à rien, et surtout pas au récit qui sera fait de cette nuit-là. L'écriture déforme tout, c'est elle qui crée d'emblée le pont entre l'autobiographie et la fiction, qui change la première en seconde quand bien même on ne le voudrait pas. Moi, en l’occurrence, je le voulais, donc je me suis laissée aller aux multiples possibilités offertes par l'écriture.

Dans vos remerciements, vous évoquez l’un de vos proches, qui vous a longtemps écouté faire la lecture de votre récit en construction. Avez-vous ressenti la nécessité de faire valider ce texte par votre famille ? 

La personne à qui je fais référence dans ces remerciements est mon compagnon et il s'agissait moins d'obtenir une validation de sa part que des retours constructifs. Je savais en effet que l'Histoire des relations franco-algériennes lui étaient passablement inconnue – ce qui me permettait de déterminer si mon récit était clair – et j'attache beaucoup de valeur à son sens intransigeant de l'esthétique.

Mais j'ai aussi fait lire le roman, plus tard, à mes parents et à mes sœurs. Encore une fois, il ne s'agissait pas d'obtenir une validation. J'aurais trouvé étrange de ne pas partager ce texte avec eux en premier car le livre les toucherait forcément d'une autre manière qu'un lecteur lambda et je voulais donc que pour un moment le livre n'existe que pour nous, en petit comité.

Le lecteur s’interroge jusqu’aux toutes dernières pages du récit sur votre titre, L’art de perdre. L’avez-vous trouvé dès le début du processus d’écriture ou bien vous est-il venu à la fin de l’aventure ?

Il m'est venu à la fin. Comme souvent, le livre a eu plusieurs titres de travail avant que celui-ci ne m'arrête, définitivement. Et comme souvent aussi (hélas), chacun de ces titres de travail me plaisait plutôt bien et ce sont les moues dubitatives des quelques interlocuteurs auxquels je les ai annoncés qui m'ont fait réaliser que chacun d'entre eux était tout bonnement incompréhensible.

 Quelle serait votre devise d’écriture ?

J'ai emprunté une citation de Roberto Bolano dans Juste avant l'Oubli et je ne veux pas la rendre. Elle m'est très utile, elle me fait rire, elle me fait peur, elle est belle :

« La littérature ressemble énormément à un combat de samouraïs. Mais un samouraï n'y affronte pas un autre samouraï: il se mesure à un monstre. La plupart du temps, il sait bien qu'il sera vaincu. Avoir le courage, alors que vous savez à l'avance que vous perdrez, de sortir vous battre: voilà ce qu'est la littérature. »

 

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