Les bouquinistes, l’âme de Paris

Bouquiniste de Paris
© Jérôme Calais, président de l'Association Culturelle des Bouquinistes de Paris - DR

On vient à Paris pour la Tour Eiffel, Montmartre et les bouquinistes : « le bouquiniste est à Paris ce que le gondolier est à Venise ! ». Devrait-il disparaître au profit des filières de souvenirs à touristes ? Mille fois non ! Rencontre avec Jérôme Calais, président de l'Association Culturelle des Bouquinistes de Paris. 

Neuf heures n’ont pas sonné à Notre-Dame, qu’il est descendu depuis le quartier de Montorgueil avec un cabas à roulettes de couleur violette, dont émerge une baguette de pain : « quai de Conti, troisième boîte sur la droite en venant du Pont Neuf». Pas même avalé un café : « Je ne bois pas de café… vous avez vu comme la Seine est basse ! » Ce dimanche et comme chaque jour depuis 25 ans, Jérôme Callais met ses pas dans ceux des colporteurs qui, depuis le XVIe siècle, vendent des livres au seul endroit alors autorisé. Le Pont-Neuf, le premier pont « de loisir », sans aucune habitation dessus.

Nous arpentons le trottoir, nous sommes des Paripatéticiens

Entre sa rangée de quatre boîtes et celles de son voisin, se profilent sous les trembles, l’ile de la Cité : «vous avez vu la personne qui fait les poubelles ? ». L’ombre au visage masqué d’un foulard se faufile sur le trottoir d’en face : «en vingt-cinq ans, on n’a jamais su si c’était un homme ou une femme.» Et de balayer de l’oeil le trottoir : une cannette, une bouteille de San Pellegrino, des mégots de cigarettes. «Parfois, il y a même des gens qui marchent sur les livres à terre». Deux joggeurs, écouteurs vissés à l’oreille, passent en maintenant l’allure. Jérôme Callais soulève tranquillement le couvercle de sa première boîte : «do you know Sint-Poël !? ». Bien sûr, qu’il connaît Saint-Paul. Il connaît les quartiers de Paris dans tous les accents du monde : «c'est notre loyer, animer les quais et renseigner le touriste

Aménagés depuis Napoléon Ier et embellis au point d’avoir en 1991 été classés au patrimoine mondial de l’Unesco, les quais parisiens hébergent gracieusement ses 226 bouquinistes : «La Ville de Paris prête le parapet : les boîtes ne doivent être ni scellées, ni endommager le parapet. » 300 000 livres sur 3 kilomètres, du Pont Marie au quai du Louvre, rive droite, du quai de la Tournelle au quai Voltaire, rive gauche. «Les quais sont classés, pas nous. Nous ne sommes pas de l’architecture,  mais la maison de paille ! » Jérôme Callais installe posément Versailles au temps de rois, Vers l’armée de métier , Le Maroc enchanté, L’Angoumois, Dix-huit leçons sur la société industrielle  de Raymond Aron, Le Petit Prince. 2000 livres au total, «dont un fond de boîte, La promesse de l'aube, Camus, Notre Dame de Paris, très achetés par les touristes.»

Un mode de vie qui laissait un peu de génie à tout le monde

«Vous voulez vous asseoir ? Ce sont des tabourets de machine à coudre : oui, je chine beaucoup. Ils sont pliants, c'est pratique à ranger dans les boîtes.» Des boîtes, des livres, deux tabourets de machine à coudre en plein air : et nous voici à même le trottoir, en un pré-carré mentalement préservé des agressions du monde. A quoi cela tient-il ? «Nous sommes les Paripatéticens, nous arpentons le trottoir.»  Le passant qui s’est arrêté devant  les livres, ce pourrait bien être Léon Paul Fargue : «De ces types de la rue, il ne nous reste que quelque souvenirs, car tout ce qui, à cette époque, était particularité, tradition, s’est évaporé, volatilisé d’une civilisation urbaine où la mécanique triomphante et la production en série ont unifié un mode de vie individuel qui laissait un peu de génie à tout le monde. » (Les rues de Paris au temps des fiacres- Petits métiers et cris de Paris, 1950, les éditions du Chêne). Adieu, les  raccommodeurs de porcelaines, le vitrier, le rémouleur, le marchand ambulant de vol-au-vent précédé de son gâte-sauce. Du bout de génie laissé à chacun, subsistent les bouquinistes.

Jérôme Callais est lui-même un vrai Parisien «d’une famille d’avant le Second Empire. Callais vient de Gallois, ils sont arrivés avec la guerre de Cent ans.» Ses yeux si bleus ? «Ma mère était de Rouen. Mes parents se sont connus au boulot, au Centre Technique des Industries de la Fonderie‎ à Meudon.» Et de poser une pile d'ouvrages sur l'alpinisme à même le parapet : «Les vibrations, c'est le RER en-dessous ! ». Une voiture de police déboule, sirène à tout rompre : «j'ai envoyé un mail à la Ville de Paris contre le masochisme auditif. » Deux roumaines lorgnent les effets des premiers touristes : «nous nous sommes battus pour qu'il n'y ait pas de bonnetot comme à Montmartre

La pile de livres sur l'alpinisme ne bronche pas : «Ma mère faisait de l'alpinisme avec la marraine de ma soeur, et mon père de la spéléologie. Moi, je rêvais d'évasion, de spéléologie et d'alpinisme. Mais on en fait une fois l'an, le reste de l'année, c'est dans les livres, que l'on en fait. » Une première touriste tripote St Ex : « ...je suis tombé sur un lot de Pierre Henri Cami, signés. Pour moi, c'est mieux que le surréalisme. Vous connaissez Le Petit Corbillard illustré ? C'est un ouvrage rarissime, j'aimerais bien le trouver. » Un homme arrive, avec une caméra : «pour les livres signé de Paul-Emile Victor, vous n'aurez qu'à venir chez moi. » Lionel Isy-Schwartz, le fils de l'inventeur de Connaissances du monde, prépare un documentaire sur les bouquinistes pour Les Grands Explorateurs, maison de production située à Montréal. Des grands explorateurs, les bouquinistes ? C'est une évidence.

De l’Orchestre national de Radio France aux boîtes couleur wagon

Cela fait un moment, que Jérôme Callais explore : « J'ai acheté mon premier livre aux Puces de Rouen à l'âge de huit ans, un livre d'anticipation datant de 1910. Et j'ai fait mes premiers achats en salle des ventes à l'âge de 10 ans. Le livre, c'est un univers sans barrière, ni sociale, ni d'âge. Il y a tous les prix, la différence sont les éditions plus ou moins précieuses, avec ou sans la dédicace de l'auteur. » C'est plutôt sur le chemin du retour de l'école que sur les bancs de la classe, que le petit Jérôme dessine son avenir : «je rentrais en passant  par le Musée des Beaux-Arts ou par les vieux libraires, pour me réconcilier avec la vie.» Il opte pour la musique classique : «d’abord le violon, quatre heures le matin, les cours l'après-midi.» Ensuite la contrebasse à l'Orchestre National de Radio France : «mais je n’étais pas titulaire.» Pas de place, "il y a trop d'ouvriers spécialisés, dans ce métier.» Il fréquente déjà les quais : «entre le moment où j'ai fait ma demande, et l'obtention d'une place, il ne s'est jamais écoulé qu'un an et demi. C'est souvent un métier de reconversion, mais quand on a connu les quais, on n'a plus envie de les quitter. »

Imperméables comme les boîtes à biscuits de nos grands-mères

Une fois l'autorisation obtenue, il faut les boîtes : «mon père et des amis de la métallurgie me les ont fabriquées : le squelette est en acier galvanisé, les rivets du couvercle sont soudé dans le bois, et  tout est doublé en zinc. Les charnières sont en inox et les serrures sont des «Fichet »». Du solide : «c'est imperméable comme les boîtes à biscuits de nos grands-mères ! » Les livres sont emballés à cause de la pollution. Le prix ? Il est marqué derrière, exprès : «sur le devant, avec le temps, il s'inscrirait en pochoir sur la couverture.»

La couleur est réglementairement le vert wagon, pour se fondre dans le mobilier urbain, les colonnes Morris et les fontaines Wallace : »remarquez, c’est très relatif, il existe cinq variantes de couleur-wagon… .». A la Ville de Paris de retirer les tags, qui  passe ensuite un coup de pinceau : «mais leur peinture est de moins bonne qualité que la nôtre, elle s’effrite. » Lionel Isy-Schwartz a fini ses cadrages : « J’ai aussi des ouvrages signés par Henry de Monfreid, ô, vous verrez… . » Est-ce que le Maha Kumbh Mela, ça l’intéresse aussi ? Evidemment, "le pèlerinage de la Mecque, c’est rien, à côté. Mais il ne faut pas négliger Lourdes, vous savez.»

Les souvenirs made in China, la gangrène du métier   

Son voisin arrive, qui ouvre sa première boîte : «chaque bouquiniste a sa façon de faire, les vide-greniers, les salles des ventes, les courtiers, le système d'adresses».  Ce qui rapporte le plus ? «Ce n’est pas le « posé-vendu », c’est le bon livre qui n’est pas forcément vendu dans l’heure… l’autre jour, en nettoyant un peu le fond de ma boîte, j'ai retrouvé des livre avec le prix encore marqué en francs.» Des livres, Jérôme Callais en a un stock entre 50 et 60 000.

Est-ce qu’il gagne sa vie ? «Je ne fume pas, je ne bois pas d’alcool, je ne vais pas au resto,  je n‘ai pas de voiture. » Et pas besoin de costume-cravate pour aller au boulot. Son salaire ? «La liberté.»  Seule entorse, Jérôme Callais s’est marié l’an dernier : « depuis 27 ans que je suis avec ma femme, il y a une raison ! »

Alors, qu’est-ce qui ne va pas ? «Les bouquinistes ne doivent pas devenir des vendeurs de souvenirs made in China. C'est la gangrène du métier.» Sur leurs quatre boîtes, tout au plus ont-ils le droit d’en dédier une à cette marchandise de pacotille qui, à Montmartre, est devenu un quasi-monopole. L’emplacement est convoité : un site classé gratuit ! «Nous, nous sommes un maillon manquant de la librairie. Nous ne faisons ni du neuf, ni de la bibliophilie, mais avons une tradition et un savoir-faire qui font de nous une branche spécifique de la librairie.»

Un savoir-faire et une tradition aujourd’hui menacée, dans sa vocation comme dans cette atmosphère qu’elle préserve à Paris sur ses quais : par de la vente de breloques, dont les filières ne sont au demeurant, pas d’une clarté évidente. «En plus, ils rajoutent de petites tables pour les vendre. L’autre jour, un aveugle a failli se casser la figure en se tapant dedans. Un vrai parcours du combattant ! »

 

 

Signez la pétition pour le classement des bouquinistes auprès de l’Unesco !

Pour protéger leur activité et le service rendu aux quais parisiens, les bouquinistes pourraient être classés au patrimoine immatériel de l’Unesco. C’est la démarche entreprise par l’Association Culturelle des Bouquinistes, que préside Jérôme Callais. Soutenue par Florence Berthout, maire du Veme arrondissement (les bouquinites se trouvent sur les 6 premiers arrondissements de Paris), elle a obtenu le vote à l’unanimité du conseil municipal de Paris. Prochaine étape, le classement préalable à l’Inventaire Français du Patrimoine Culturel, dont la Commission se réunira à l’automne prochain. L’Unesco ? Au plus tôt dans deux ans : « cette année, ce devrait être les Parfums de Grasse.» D’ici-là, tout le monde peut signer la pétition en leur faveur sur : https://www.change.org/o/association_culturelle_des_bouquinistes_de_paris

 

 

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