Les bibliothèques, cibles privilégiées des conflits

Mossoul 2015
Mossoul (Irak), 2015 - Source inconnue

En 1996, l’Unesco dressait un « essai d’inventaire » de cette destruction systématique, «Mémoire du Monde - Mémoire perdue ». Pire qu’un dommage de guerre : les bibliothèques sont directement ciblées.

L’actuel Irak en est le prototype, qui fut le berceau de l’écriture cunéiforme. Au point qu’en mars dernier, l’ONU a qualifié de « crime de guerre », cette « destruction délibérée du patrimoine » dont les bibliothèques paient un lourd tribut (Résolution 2347). 

XXIe siècle, la stratégie de nettoyage culturel

Irak, 22 février 2015, Daech brûle 8000 livres rares de la bibliothèque publique de Mossoul, dont des manuscrits du XVIIIe siècle. Au mois de janvier, Daech avait déjà détruit des milliers de livres de la bibliothèque de l’université de Mossoul, d’institutions chrétiennes et du Musée des antiquités. Au total, 100 000 livres ont été détruits dans la province d’Al-Anbar du nord-ouest de l’Irak. « Motif» de Daech ? Tout ce qui est antéislamique est impie, tout ce qui est islamique hautement sujet à caution, dès lors que non wahhabite. Une «tactique de guerre pour mettre à mal les sociétés sur le long terme, dans une stratégie de nettoyage culturel», dénonçait Irina Bokova, la directrice générale de l’Unesco. La Résolution 2347 fait suite à celle de 2015, qui interdit le trafic d’objets culturels venant de Syrie et d’Irak : des ouvrages volés se sont enchéris à prix d’or en salles de vente, à New York ou ailleurs.

La guerre d’Irak, 2003 : A Bagdad, la Bibliothèque Nationale d’Irak et la Bibliothèque centrale de l’université d’Irak sont incendiées, et le Centre de recherche contemporain partiellement détruit : soit deux millions de livres, dont des éditions anciennes des Mille et une Nuits, des traités philosophiques d’Avicenne et d’Averroès, des documents de l’empire ottoman. Les Etas-Unis avaient-ils carte blanche, qui n’ont pas ratifié la convention de La Haye de 1954 sur la protection des biens culturels en cas de conflit armé ? Lire L’histoire universelle de la destruction des livres de Fernando Baez (Fayard, 2008), envoyé sur place comme expert, après l’invasion américaine.

Bosnie-Herzégovine, février 2014 : Les manifestations contre la pauvreté et le chômage tournent à l’émeute.  Situées dans le bâtiment présidentiel, une part des archives nationales sont brûlées : des documents et cadeaux de l’ère ottomane et des originaux du gouvernement austro-hongrois.

Tombouctou, avril 2012. La ville malienne classée Patrimoine mondial de l’Humanité tombe  aux mains des islamistes d’Ansar Dine. L’Institut des hautes études et des recherches islamiques Ahmed-Baba (bibliothèque Timbuktu) fondé en 1970 sous l’égide de l’Unesco, est entièrement brûlée : 20 000 manuscrits partent en fumée. Tombouctou, ce furent mille ans d’érudition de l’époque des empires de  Soundjata Keïta (1230-1545) et de l’Empire songhaï au XVIe siècle : dont la «Charte du mandé» (1236) un des textes fondateurs de l’Histoire  des hommes» (Lire «Manuscrits de Tombouctou» de Jean-Michel Djian). Certains manuscrits volés ont réapparu en salle des ventes à New-York, dans les années 80.

Le Caire, décembre 2011. Dommage collatéral du Printemps arabe, l’Institut d’Egypte est incendié lors d’affrontements entre manifestants et forces de l’ordre. Seuls 30 000 ouvrages sauvés sur les 200 000 rarissimes de l’Histoire et de la géographie de l’Egypte.

Au fait, Boko Haram ? L’organisation terroriste, créée au nord Nigeria en 2002 par le prédicateur Mohammad Yusuf, veut instaurer un califat régi par la charia.  «Boko»  pour  «book» et «haram», ce que la religion interdit. Résultats, des crimes contre l’humanité en série.

Kaboul, 12 août 1998, les Talibans pulvérisent au lance-roquette un pan entier de la langue persane : une des uniques versions au monde du Livre des rois, le Shâh-Nâmé du poète Feirdusi (Xe siècle), le « recréateur » de la langue persane, disparaît avec le contenu de la bibliothèque Nasser Khosrow.

Sarajevo, août 1992 : lors du siège de la ville, la Vijecnica, la Bibliothèque Nationale, est détruite par les artilleurs serbes. 300 000 ouvrages sur 2 millions partis en fumée. La Vijecnica a rouvert en mai 2014.

Le XXe siècle, le «bibliocauste»

La Bibliothèque de l’Université catholique de Louvain. 1914, invasion de  la Belgique par l’Allemagne : en quelques heures, 300 000 ouvrages du Moyen Age, dont 800 incunables et 1000 manuscrits, sont brûlés. 1940 parachève l’anéantissement : 900 000 ouvrages brûlés, dont 800 manuscrits, 200 gravures de grands maîtres et l’ensemble des incunables.

Berlin, le 10 mai 1933, des étudiants nazis procèdent à l’«autodafé rituel des écrits juifs nuisibles ». 20 000 livres de brûlés, en présence de Goebbels, ministre de la propagande nazie. Parmi ces 400 auteurs, Heinrich Mann, Karl Marx, Sigmund Freud, Albert Einstein, Franz Kafka, Stefan Zweig, Bertolt Brecht, Reiner Maria Rilke, Heinrich Heine qui écrivait dans son premier poème politique : «Là où on brûle des livres, on finit par brûler des hommes. » (Almansor, précisément en référence à Cordoue)

Madrid, le 30 avril 1939. La phalange franquiste organise un autodafé à l’université centrale de Madrid :  Maxime Gorki, Marx, Freud, Rousseau, Voltaire, Lamartine, au feu.

Au total, 2 millions de livres de détruits en France et en Italie, 20 millions en Angleterre pendant la Blitz Krieg (200 000 ouvrages du British Museum), 10 millions en Allemagne : la Bibliothèque nationale de Berlin (2 millions de volumes), la Bibliothèque de la Bavière à Munich (500 000 livres), de Darmstadt (760 000 ouvrages, 4500 manuscrits, 2200 incunables), de Brême (150 000 livres),de Dresde (la seule édition de 1533 du Pantagruel de l’imprimeur lyonnais François Juste). En Pologne, la Bibliothèque nationale, rasée (répression de l’insurrection de Varsovie), Liste non exhaustive.

En Chine, au lendemain de la guerre sino-japonaise (1937-1945), restent en tout et pour tout 55 bibliothèques, du Mouvement des nouvelles bibliothèques » initié à la fin des années 1910. Une destruction fignolée par la Révolution culturelle (1966-1976) : haro sur les intellectuels, les étudiants confinés à la campagne. Seules lectures autorisées, le Petit livre rouge et les Dazibao, ces affiches de propagande. Aujourd’hui, on estime à 2700 le nombre de bibliothèques publiques pour ce cinquième de l’Humanité (la France compte 7500 bibliothèques municipales).

Au Tibet, entre Révolution Culturelle et la politique chinoise d’éradication, même logique. Lire à ce sujet, Mémoire interdite – Témoignages sur la Révolution culturelle au Tibet de l’écrivaine tibétaine Tsering Woeser.

Au Cambodge, les Khmers Rouges (1976-1979) transforment la Bibliothèque Nationale du Cambodge en écurie. Les livres jetés à la rue servent d’emballage alimentaire.

La guerre du Liban (1975-1990) débute par des combats en centre-ville, où est située la Bibliothèque Nationale. Un fonds partiellement sauvé, stocké dans des cartons dans les locaux de l’Unesco à Beyrouth, puis dans un bâtiment privé.

Alexandrie, le symbole d’entre les symboles

Fondée en 288 avant J.-C. par le général d’Alexandre Le Grand, Ptolémée 1er Sôter, la Bibliothèque d’Alexandrie fut  « la » mémoire écrite de l’Antiquité. Conçue pour être Athènes en mieux, elle était une concentration voulue du savoir universel : savants et érudits hébergés, et tous les ouvrages traduits en grec, parmi lesquels les poèmes d’Homère. Fut-t-elle réduite à néant d’un coup d’un seul, lorsque Jules César incendia la ville en 47 avant J.-C., ou bien rongée par le  déclin ?  En 639, les troupes du calife Omar lui portèrent le coup de grâce : certains manuscrits auraient servi de bois de chauffe pour les bains publics de la ville. Mais allez savoir, quand il n’en reste pas une trace.

Depuis toujours ? Ma foi…

«Incendie des livre et enterrement des lettrés » : le fondateur de la première dynastie impériale de Chine Qing Shi Huang n’y alla pas par quatre chemins, qui créa, dit-on, l’expression, celle-ci ne se faisant pas faute de rester lettre morte.

La Bibliothèque de Cordoue, la biblioclastie du Moyen-Age : au Xe siècle, le futur calife al-Hakam II aime les livres, au point que l’Andalousie à son apogée devint  la concurrente de Bagdad : l’habitant pouvait emprunter le Talmud, l’Ancien Testament, le Traité de médecine de Dioscoride. Au sein du Palais présidentiel, la bibliothèque de l’Alcazar, on peut apprendre la grammaire et la calligraphie. Mieux, l’inventaire de la bibliothèque est rédigé sur… papier ! Hélas, le Rastignac avant la lettre qu'était Al-Mansour, se met les oulémas (les gardiens de la loi coranique) dans la poche, en faisant brûler la bibliothèque. Il aimait aussi les livres, mais pas autant que le pouvoir. (Lire Livre en feu, Histoire de la destruction sans fin des bibliothèques, Lucien X. Polastron, Denoël).

Un certain Savonarole : le frère dominicain italien ni n’inventa, ni n’eut l’exclusivité de l’autodafé. Mais il nomma le sien « bûcher des vanités ». A Florence, en ce jour de Mardis gras de 1497, tout ce qui était suspecté d’immoralité y passa, des bijoux aux robes décolletées en passant par les images insidieuses que sont des Botticelli : alors, les livres, bien sûr.

Le Nouveau Monde aussi respecte la tradition : lors de la guerre anglo-américaine de 1812, les anglais incendient tous les bâtiments publics américains, dont la bibliothèque du Congrès. Et lors de  la guerre de Sécession, les Troupes de l’Union mettent le feu à la bibliothèque de l’Alabama.

Au fait, en France ?  Les révolutions n’ont jamais prisé les bibliothèques, «symbole de la tyrannie». En ligne de mire, les archives de la noblesse, généalogie de l’Ancien régime. Lors de la Commune de Paris, les archives de l’Hôtel de Ville de Paris furent brûlées : les parisiens se retrouvèrent sans état civil ! Une Histoire bien plus riche encore : si vous avez manqué l’exposition à l’Hôtel de Soubise, il y a le livre, Une expérience du chaos. Destructions, spoliations et sauvetages d’archives : 1789-1945 (Presses universitaires de Rennes et Archives nationales).

 

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