Le sport ? C’est aussi de la littérature !

sport et littérature
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Amis sportifs, décomplexez : le cliché du sport, «distraction pour analphabètes » a vécu.  Mais avant d’effeuiller certaines pages, regardons avec Julie Gaucher, docteur en littérature française, professeur d’Histoire du  sport à l’Université de Lyon et auteur de  Ballon Rond et Héros Modernes (2016),  la place du sport dans la littérature

 

- Le sport a inspiré la littérature depuis Homère. Mais la Grèce antique attribuait au sport une valeur également spirituelle : à ce titre, est-elle un des éléments fondateurs de cette inspiration, ou cela reste-t-il uniquement historique ?

Julie Gaucher : « La question posée en invite une autre : comment se définit le sport ? Que faut-il entendre par pratiques sportives ? De façon consensuelle, les historiens tendent à considérer le sport comme une invention moderne, née de la société capitaliste et industrielle, qui a émergé au XVIIIe siècle en Angleterre. D’un point de vue historique, le sport est donc en rupture avec les pratiques antérieures (jeux traditionnels, jeux de l’Antiquité). La littérature de la première moitié du XXe siècle, voire de la fin du XXe siècle, présente le sport essentiellement comme un signe de modernité à une période où l’Angleterre fascine. »

 

- Vous le dites, le sportif a remplacé le soldat au lendemain de la 1ère guerre mondiale : en quoi cela a-t-il influencé l’inspiration littéraire ?

Julie Gaucher : «L’immédiat après-guerre (1918) rend hommage aux soldats. Le Poilu devient une figure héroïsée par les discours et immortalisée dans la pierre des monuments commémoratifs. Mais, après 4 ans de guerre et l’horreur des tranchées, la population tente d’oublier ces tristes souvenirs et choisit de louer de nouveaux héros, tournés vers la vie, dont le sportif devient la concrétisation par excellence. Dès lors, la figure du sportif pénètre la fiction comme nouveau personnage aussi bien dans la littérature jeunesse que dans la littérature populaire (les fameux romans de gare) ou la littérature reconnue. Il devient un nouveau modèle de masculinité hégémonique. »

 

- Beaucoup d’ouvrages relatent la vie de sportifs : mais peut-on vraiment parler d’inspiration littéraire, au sens du roman ou d’un autre genre littéraire ?

Julie Gaucher : « Pierre Charreton invitait déjà à ne pas confondre « livres de sport » et « littérature sportive » : d’un côté, les biographies ou autobiographies de champions, les livres d’or de clubs ou de grandes compétitions qui n’ont aucune prétention littéraire. Là n’est pas leur objet. De l’autre, les romans ou poèmes à thématique sportive (auxquels pourraient être ajoutées les biographies fictionnelles qui connaissent aujourd'hui un certain dynamisme éditorial). Dans ce cas, les auteurs s’emploient parfois à de véritables recherches littéraires : la narration suit le rythme de l’effort ou de l’épreuve, les phrases sont volontairement courtes, rythmées comme pour rendre le souffle du sportif. Certains écrivains choisissent le monologue intérieur afin d’être au plus près du personnage et de rendre en quelque sorte la réalité musculaire, organique de l’épreuve sportive. Quoi qu’il en soit, avec la littérature à thématique sportive, on a bien souvent à faire à des innovations tant lexicales que syntaxiques et narratives : l’investissement de la thématique sportive s’accompagne généralement d’une modernité des formes énonciatives. »

 

«… on pouvait donc être médaillé olympique en littérature. »

 

- La période Montherlant, Jean Giraudoux, etc est généralement mise en avant. Le sport comme inspiration littéraire est-il dans une période de vache "maigre" ou "grasse" ? 

Julie Gaucher : «L’entre-deux-guerres est en effet particulièrement prolifique. De nombreuses maisons d’édition lancent leurs collections de « roman sportifs » à l’exemple d’Ollendorff (« Roman de sport »), des éditeurs Bias (« sport de plein air »), de la Librairie Delagrave (« Sports et aventures ») et même d’Albin Michel (« le roman de la vie sportive » puis « le roman du sport »). Les écrivains qui nourrissent un engouement pour la thématique sportive s’organisent en association (notamment l’ « Association des Ecrivains Sportifs ») et des prix voient le jour. Par exemple, la Fédération Française de Football lance en 1928 un prix littéraire rapidement réputé et dont le jury est présidé par Jean Giraudoux. L’engouement culturel autour des Jeux olympiques de Paris (1924) n’est pas non plus étranger à ce succès du thème sportif dans la littérature. Rappelons qu’au sein des Jeux étaient alors organisés, sur le vœu de Pierre de Coubertin, des concours d’Art : on pouvait donc être médaillé olympique en littérature.

Nous avons constaté une période de « vache maigre » ou, pour le dire autrement, un évident essoufflement de la littérature sportive dès les années 50 : les gros tirages ne concernent plus que des biographies de champion et des livres d’or, sans prétention littéraire. Le livre, dans sa version populaire, se trouve rudement concurrencé par de nouveaux médias et notamment par l’avènement de la télévision. Le genre du « grand roman sportif » (diffusé par des collections populaires spécifiques) se trouve désaffecté, la télévision assumant à son tour cette fonction d’« usine de rêves ».

Mais un nouvel élan a été donné ces dernières années. Depuis une vingtaine d’années et encore plus dans la dernière décennie, un nombre sans cesse croissant de romanciers s’intéresse au sport, il n’est que de citer Paul Fournel, Lola Lafon, Cécile Coulon, Alban Lefranc, Jean-Noël Blanc… La bande dessinée et le roman graphique proposent aussi des manières assez innovantes de narrer le sport et le sportif. »

 

 - Qu’est-ce qui inspire aujourd’hui le plus ? Ce qui se passe sur le terrain, dans les vestiaires, parmi le public ?

Julie Gaucher : «Plusieurs romans se sont penchés sur les gradins, notamment attentifs au phénomène du hooliganisme (le plus fameux étant sans doute le roman de Nick Hornby, Fever Pitch). Mais la littérature s’intéresse surtout à rendre compte des sensations du sportif en effort, de sa vie d’athlète, des concessions qu’implique sa carrière... Récemment, la mode semble être aux biographies fictionnelles : Lola Lafon a raconté Nadia Comaneci, Philippe Aronson, Jack Johnson. En bande dessinée, Julie Birmant et Clément Oubrerie retracent la vie d’Isadora Duncan, quant à Alex W. Inker et Jacques Goldstein, ils s’apprêtent à sortir un roman graphique sur Panama Al Brown, le boxeur adulé par Cocteau. Kris prépare un travail sur Violette Morris.»

 

"La sportive n’est pas une figure nouvelle de la littérature"

 

 - Les tabous (homosexualité, etc) inspirent-ils ?

Julie Gaucher : «Oui, mais ils ne sont pas pour autant au cœur de la littérature sportive. On retrouve notamment les questions de dopage ou de tricherie. Le déclin du sportif, en fin de carrière, supplanté par de nouvelles recrues, s’apparente à l’un des tabous du monde sportif : le déclin est souvent tu, la littérature lui donne parfois voix. L’homosexualité, quand elle apparaît, est en outre souvent traitée comme un tabou. »

 

- Le sport au féminin prend sa place : est-il susceptible d’être une nouvelle source d’inspiration ?

Julie Gaucher : «Depuis les débuts de la littérature sportive, les femmes des terrains de sport ont suscité l’intérêt des écrivains qu’elles fascinent, intriguent ou angoissent. Le baron de Vaux, dès la fin du XIXe siècle, dresse le portrait de ses contemporaines qui, encore très peu nombreuses, s’adonnent au sport (Les femmes de sport, 1885). Henry de Montherlant a fait de très beaux portraits de sportives dans Le Songe et Les Olympiques ; Paul Morand leur consacre plusieurs nouvelles. En outre, dès l’entre-deux-guerres, des écrivains, moralisateurs, proposent des romans populaires pour condamner la pratique sportive des femmes ou tout au moins leur prétention compétitive… La sportive n’est donc pas une figure nouvelle de la littérature. »

 

- Le sport s’est mondialisé : un auteur non francophone ?

Julie Gaucher : «Le thème du sport est essentiel dans la littérature américaine mais également britannique. Depuis peu, le roman sportif de Bernard Malamud qui se déroule dans le monde du baseball (1952) est traduit en français : Le Meilleur. Parmi les classiques, nous pourrions mentionner Football Factory de John King (1996), Ma vie sportive de David Storey (1960), Champion de Ring Lardner (1916). On peut également citer les écrits sur la boxe de Joyce Carol Oates ou ceux de Jack London. Récemment Irvine Welsh s’est intéressé avec beaucoup d’humour et de cynisme au monde des salles de sport en Floride (La Vie sexuelle des sœurs siamoises). La liste est longue…. »

 

- On oppose la tête et les jambes : un écrivain ne se commet-il pas, en s’inspirant du sport ? Cela ne peut être le fondement d’une œuvre littéraire….

Julie Gaucher : «Le cliché semble aujourd’hui quelque peu éculé et le temps où les écrivains risquaient de se compromettre en écrivant sur le sport révolu. C’est tant mieux ! »

 

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