Focus sur "Une fille, au bois dormant"

Une fille au bois dormant
© Mercure de France / DR

Impossible de ne pas vous parler d'Une fille, au bois dormant d'Anne-Sophie Monglon. Le livre nous attire avant même de l'ouvrir par sa couverture bleu pastel et son bandeau de promotion. On y apercerçoit les traits d'une femme dont les yeux sont cachés par une couronne de fleurs. Les yeux, singularité de l'individu qui nous aide à déterminer sa personnalité... Or Bérénice, la jeune femme trentenaire qui se trouve être le personnage principal du roman, garde perpétuellement les yeux fermés, d'une certaine manière. Son entourage peine à la percer à jour et elle-même redoute plus que tout de découvrir ce qui se cache au fond d'elle-même, le Je tant détesté depuis l'adolescence... 

L'élégance du tutoiement 

Plutôt que d'utiliser un "elle" lointain, l'auteure opte pour une narration à la deuxième personne du singulier. Le "tu" peut être l'adresse de l'écrivain à son personnage, mais on se rend compte petit à petit qu'il s'avère surtout être le Jimini Cricket de Bérénice. Rêveuse, la jeune maman revient de son congé de maternité et prend conscience qu'elle est clairement mise de côté dans son entreprise. C'est de sa faute, pense-t-elle d'abord, elle ne sait pas se mettre en avant... On lui propose de participer à un stage pour travailler sur sa voix. Elle y va sans grande conviction et y rencontre Guillaume, un homme qui la fascine et qui va progressivement faire sortir le cri intérieur de Bérénice, à son grand étonnement. 

Carnet d'éveil de Pierre (et Bérénice)

Chaque début de chapitre est une phrase du carnet d'éveil de Pierre, le fils de Bérénice. Une belle façon de nous montrer à la fois les progrès de l'enfant qui grandit et ceux de sa mère qui, au même rythme que lui, réussit à adopter le rôle d'adulte responsable et 100% présente que Pierre exige d'elle. Car Pierre est un miroir impitoyable qui renvoie ce que la société entière pense tout bas de Bérénice : celle-ci est trop invisible, on ressent le besoin de la voir vraiment, de la sentir active et présente. Avec ses rêveries permanentes, elle n'est pas vraiment là

Un jour, le "tu" se transforme en "Je". La petite voix intérieure de Bérénice comprend qu'elle a le droit de juger par elle-même et d'imposer ses goûts ou ses volontés sans pour autant tomber dans le narcissisme. On pense bien-sûr au bébé qui, au bout de plusieurs mois, découvre qu'il est un individu indépendant de sa mère et qui s'amuse à prononcer les mots moi et non

Un homme qui dort au féminin ?

Le style d'Anne-Sophie Monglon est très prononcé, chaque mot a été choisi avec délicatesse et précision. Le tout très agréable à lire nous fait méditer sur la place de la rêverie dans ce monde terre à terre où l'on ne pardonne pas les égarements. La narration à la deuxième personne du singulier ne va pas sans faire penser au roman de Pérec, Un homme qui dort, dont le sujet est très proche : un jeune homme décide un jour de ne pas se lever et de rester passif à tout ce qui l'entoure. La différence est que Bérénice, au contraire, cherche de plus en plus à se faire une place dans ce monde et à s'émanciper de son statut de rêveuse invétérée. Plus nous avançons dans le récit et plus le "tu" devient proche : nous comprenons ce que pense et ressent la jeune femme et nous tentons de l'accompagner au mieux dans sa démarche pour passer du mode "passif" au mode "actif". 

Une rêverie qui se cogne à la brutalité de notre monde

Malgré son titre aux allures de conte de fée, le roman nous parle de la violence du système des entreprises, violence insidieuse, mais pourtant bien présente. Certains employés n'hésitent pas à montrer les dents, d'autres partent en dépression ou disparaissent du jour au lendemain. Une fine analyse de la réalité du monde du travail et des dangers auxquels tout le monde peut être confronté, y compris et surtout les rêveurs qui voient cette terre comme une "grande bibliothèque". 

A-S Monglon : Une femme, au service des autres écrivains

Pendant près de dix ans, Anne-Sophie Monglon a travaillé en tant que lectrice salariée aux éditions Gallimard pour la collection "Blanche". Après avoir analysé des centaines de manuscrits, elle décide de créer sa propre agence de conseil littéraire destinée à aider les auteurs, qu'ils aient déjà publié ou non. Présente du début à la fin du projet, elle leur donne tous les outils pour réussir à aller au bout de leur oeuvre et pour se faire éditer. 

Peut-on aller jusqu'à dire que l'auteure, tout comme son héroïne, a préféré rester dans l'ombre en se consacrant entièrement aux récits des autres, en faisant profiter à tous de son expérience et en permettant à de nombreux auteurs d'arriver sur le devant se la scène littéraire plutôt que de se mettre elle-même en avant durant toutes ces années ? Avec une plume aussi fine et un maniement des mots si juste et élégant, on peut se poser la question. 

Découvrez un premier extrait !  

"Dans la rue, tu marches vite, jambes ciseaux scandant ton histoire, celle d'une fille qui n'a pas d'ego surdimensionné ou les dents qui rayent le plancher, qui préfère avouer qu'elle ne sait pas plutôt que d'avancer une connerie, qui considère la modestie comme une qualité, etc. 

Mais il y a décidément autre chose. Tu es à toi-même un gouffre. L'exercice depuis longtemps consiste à maintenir vis-à-vis de ce gouffre une distance salubre. Tirer des bords, trouver des biais.  Clara a raison, au fond du as envie qu'on te laisse tranquille, qu'on ne vienne surtout pas gratter pour savoir ce que tu as dans le ventre car dans le ventre comme dans la tête, tu en es persuadée, tu n'as rien. 

Car ton histoire, ne crois-tu pas, on pourrait la raconter d'une autre manière. Tu es la fille qui a besoin de balises pour avancer, meilleure à l'écrit qu'à l'oral, plus individualiste que collective. 

Tu es la fille qui ne se considère pas comme un sujet."