Focus sur Sucre noir de Miguel Bonnefoy

Sucre noir Miguel Bonnefoy
© DR - Payot-Rivages

Après Le voyage d'Octavio (2015), l'écrivain franco-vénézuélien Miguel Bonnefoy nous offre un deuxième bijou littéraire : Sucre noir. Bien que la maison d'édition Rivages nous parle d'un roman, nous voyageons plutôt à travers une fable emplie d'un réalisme magique qui nous émerveille tout au long de notre lecture.

Visualiser l'invraisemblable

En explorant les premières pages, nous tombons sur un incipit pour le moins rocambolesque qui ne manque pas de nous faire retrouver notre âme d'enfant. Miguel Bonnefoy nous fait visualiser l'invraisemblable : un trois-mâts de de dix-huit canons échoué sur la cime d'un arbre des Caraïbes. Plaît-il ? Un navire naufragé sur un arbre ??? Eh oui, on a tous les droits en littérature ! Bien qu'irréel, le tableau s'impose  tout de suite à nos yeux de lecteurs. On les voit, ces pirates déchargeant leurs biens volés pour alléger le navire, recouvrant ainsi la forêt tropicale d'objets insolites. On les savoure, ces idées totalement inversées telles que l'équipage essayant de pêcher des oiseaux avec des filets de pêche ! 

A chacun son trésor

Le chapitre II nous transporte plusieurs siècles plus tard au même endroit, où vit la famille Otero dont le père entretient une plantation de canne à sucre. Un jeune homme nommé Severo Bracamonte arrive dans le décor, non pas pour cultiver la canne à sucre, mais pour explorer le terrain à la recherche du fameux trésor caché du capitaine Henri Morgan ! Dans une nature luxuriante, nous suivons sa quête interminable, puis celle des autres individus tout autant avides de cette légende dont ils s'imaginent les héritiers. Les coutumes caribéennes nous sont contées tandis que Serena, fille du couple Otero, cherche elle aussi un trésor dans les yeux d'un homme, puis dans son ventre... Quant à Eva, nul autre trésor que celui du pouvoir ne l'intéresse. Un trésor des plus dangereux... Chaque personnage est en pleine recherche de quelque chose, recherche qui tourne toujours à l'obession. Comme toute fable, celle de Miguel Bonnefoy a sa morale, intemporelle : le trésor que l'on cherche toute sa vie est souvent là, sous nos yeux, sans qu'on en ait conscience... Une belle réflexion sur le bonheur. 

Les sens en éveil

Dans ce monde incroyablement coloré, nous sentons le parfum des goyaviers et des orchidées, nous touchons la terre creusée sans fin, tantôt humide et tantôt sèche, nous goûtons le rhum directement dans ses tonneaux et les mangues bien mûres prêtes à tomber des arbres nous appellent. Vous l'aurez compris, nous avons raffolé de ce Sucre noir à l'écriture très travaillée et poétique qui se déguste comme un bon cocktail. 

Découvrez un premier extrait ! 

Le jour se leva sur un navire naufragé, planté sur la cime des arbres, au milieu d'une forêt. C'était un trois-mâts de dix-huit canons, à voiles carrées, dont la poupe s'était enfoncée dans un manguier à plusieurs mètres de hauteur. A tribord, des fruits pendaient entre les cordages. A bâbord, d'épaisses broussailles recouvraient la coque. (...) Il fut ainsi décidé de jeter par-dessus bord tous les objets inutiles pour alléger le navire. On fit d'abord basculer sept canons et des kilos de plomb qui servaient à fondre des munitions. Ensuite, on se débarrassa des coffres à feu, des grenades lardées, tout l'attirail de guerre. On lança dans le vide des caissses de plantes qu'on cultivait dans les cales et on fit exploser les dernières bombes de soufre qui éparpillèrent les vautours. Le navire continuait à crisser, à s'enfoncer. Il fallut balancer les armoires volées lors des raids, des globes terrestres venus de Rome et deux grands miroirs. Les pirates se mirent à plusieurs pour détacher la chaîne de l'ancre. (...) La forêt se couvrit de marchandises, de soieries et de tableaux pillés. Une voile se détacha, coiffant les têtes des arbres au loin. Des chapteaux à plumes, des bas de velours, des culottes de dame pendaient aux branches. On largua aussi des morceaux du navire, les huniers, les avirons, et on monta sur le pont des pipes de vin de Madère pour les boire au plus vite. Les oiseaux serraient entre leur bec des bracelets de cuivre et d'argent. Des robes de marquise flottaient au vent, sur la canopée, et les singes jouaient avec des dentelles, sautant d'arbre en arbre, déchirant le drapeau noir de la flibuste. 

 

Pour aller plus loin... 

> Focus sur d'autres romans fraîchement parus

> Explorez notre rubrique Ecriture