Focus sur "Qui a tué mon père" d'Edouard Louis

Edouard Louis Qui a tué mon père
© DR - Edouard Louis, "Qui a tué mon père", éditions du Seuil, mai 2018

Autopsie d’un homme broyé

Après En finir avec Eddy Bellegueule et Histoire de la violence, deux romans controversés mais salués par la critique, Edouard Louis poursuit son exploration des mécanismes de dominations sociales dans Qui a tué mon père, publié aux éditions du Seuil (mai 2018).

En rendant visite à son père, quelques jours après une lourde opération, le jeune auteur observe ce dernier lutter contre son corps. Broyé par le travail à l’usine, l’homme, âgé seulement d’une cinquantaine d’années, peine à marcher et ne respire plus la nuit que sous assistance respiratoire. Tandis qu’il discute avec son fils, l’homme perd son souffle. Souffre.

Le poids de la politique

Dans ce pamphlet politique, Edouard Louis accuse la France et ses gouvernements successifs d’avoir détruit son père. Car Qui a tué mon père n’est pas une question mais une certitude : ceux qui dirigent le pays – « Les dominants » – votent des lois sans jamais subir les conséquences de leurs réformes sur leur propre corps. Pour eux, la politique n’est qu’une manière de penser. Corriger, supprimer, transformer sans cesse les aides sociales ne sont que des ajustements budgétaires dont seuls les citoyens les plus précaires – « Les dominés » – endurent les effets.

"J'écris pour vous faire honte" 

Un mois après la parution de son ouvrage à charge contre le gouvernement français, Edouard Louis apprenait, dans un article de l’Opinion.fr, que Qui a tué mon père serait le nouveau livre de chevet des conseillers de l’Elysée. Agacé, l’auteur faisait part de son sentiment sur Twitter, le 6 juin dernier :

Tu seras viril mon kid*

Mais ce nouvel ouvrage est aussi un éloge funèbre à l’homme qu’aurait pu être son père. Un homme libre de danser ou de pleurer sur un air d’opéra. Un père libre d’aimer son fils homosexuel sans en éprouver de la honte. Un jeune homme libre de faire des études mais que la masculinité, imposée par une société patriarcale, a réduit au rôle qu’on attendait de lui : un homme dur et sans diplôme, contraint à refouler ses sentiments.« C’était la règle dans le monde où tu vivais [...] il n’y avait que les filles et les autres, ceux qui étaient suspectés d’avoir une sexualité déviante  [...] qui acceptaient de se soumettre aux règles de l’école et à la discipline. »

Un pamphlet, un éloge mais aussi, et surtout, Qui a tué mon père est une lettre d’amour d’Edouard Louis à celui qui lui dit un jour, au détour d’un fou rire dans la cuisine familiale : « Toi tu es un sacré gamin, je ne sais pas comment j’ai réussi à en faire un comme toi. »

Qui a tué mon père, un texte violent et tendre à la fois, à lire et à relire encore.

(*) Titre d’Eddy de Pretto, tiré de l’album Cure.

Découvrez un premier extrait !

« Un jour, en automne, la prime de la rentrée scolaire qui était versée tous les ans aux familles pour les aider à acheter des fournitures, des cahiers, des cartables, avait été augmentée de presque cent euros. Tu étais fou de joie, tu avais crié dans le salon : « On part à la mer ! » et on était partis à six dans notre voiture de cinq places [...] Chez ceux qui ont tout, je n'ai jamais vu de famille aller voir la mer pour fêter une décision politique, parce que pour eux la politique ne change presque rien. Je m'en suis rendu compte, quand je suis allé vivre à Paris, loin de toi: les dominants peuvent se plaindre d'un gouvernement de droite, mais un gouvernement ne leur cause jamais de problèmes de digestion, un gouvernement ne leur broie jamais le dos, un gouvernement ne les pousse jamais vers la mer. La politique ne change pas leur vie, ou si peu.»

(Extrait : pages 77-78)

 

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