Focus sur Les loyautés de Delphine de Vigan

Les loyautés Delphine de Vigan
© DR - JC Lattès

Avec ce dernier roman paru début janvier 2018, Delphine de Vigan nous remue les tipes tout au long de notre lecture. En matière de roman sombre, l'auteur est maître, mais celui-ci dépasse peut-être tous les précédents d'un niveau ! Chaque vie relatée dans ce roman choral à quatre voix est empreinte d'une noirceur sans nom. Pour les uns, le mal est fait : on ne peut plus revenir en arrière. Pour d'autres pourtant, il y a peut-être encore une issue... Néanmoins le lecteur tremble à chaque page : on redoute le pire pour Théo, cet enfant de douze ans et demie dont le cri de détresse reste muet. A travers une narration concise et intense, Delphine de Vigan nous met face aux drames qui surviennent dans tant de familles et dont on préfèrerait, en temps normal, détourner les yeux avec pudeur : divorce, dépression, alcoolisme, tout y passe... On en ressort brutalisé nous aussi, tant ces personnages sont criants de vérité... 

Loyauté du professeur 

« J’ai pensé que le gamin était maltraité, j’y ai pensé très vite, peut-être pas les premiers jours mais pas longtemps après la rentrée, c’était quelque chose dans sa façon se tenir, de se soustraire au regard, je connais ça, je connais ça par cœur, une manière de se fondre dans le décor, de se laisser traverser par la lumière. Sauf qu’avec moi, ça ne marche pas. »

Hélène est professeur d'SVT dans un collège parisien. Elle pressent que l'un de ses élèves, Théo, ne va pas bien. Elle-même a vécu une enfance désillusionnée auprès d'un père très violent, et il n'est pas question de laisser ce garçon vivre l'enfer qu'elle a connu sans rien faire. Sans se décourager, elle questionne tour à tour ses collègues et l'infirmière de l'établissement, elle convoque la mère de Théo et essaie d'en savoir plus sur le père qui est censé prendre en charge Théo une semaine sur deux. Mais la mère ne veut rien savoir de lui et ne lui a plus adressé un mot depuis six ans. Et si c'était elle ? Elle qui semble porter un masque devant Hélène et qui lui est si antipathique... Comment porter secours à Théo sans dépasser le cadre de ses fonctions ? 

Loyauté du meilleur ami 

Mathis est le meilleur ami de Théo depuis la 6ème. Le seul ami, à dire vrai. Dans leur classe de 5ème et surtout dans leur cachette sous l'escalier de l'établissement, beaucoup de choses se passent... Mathis suit Théo dans ses délires d'alcool, même s'il se sent dépassé par la situation, lui qui se rend compte du fantasme morbide et inavoué de Théo : celui de tomber dans le coma éthylique pour échapper à cette vie dont il n'a jamais voulu... Aider Théo, Mathis ne demande que cela, mais parler reviendrait à le trahir. Alors il se contente de l'accompagner silencieusement et de prier pour que le pire n'ait pas lieu. 

Loyauté du fils

Théo aussi est loyal. Il n'a pas d'autre choix que de couvrir son père. Ce dernier n'a plus d'emploi et sombre dans une dépression qui n'en finira jamais selon Théo, lui qui s'occupe de son père comme d'un enfant et qui s'occupe de toutes les tâches ménagères en arrivant dans la porcherie qui lui sert d'appartement. Car si Théo parle à sa mère de la situation, son père perdra la garde alternée. De cela il n'est pas question. Personne, ni son professeur, ni Mathis et sa mère, ne verront le capharnaüm dans lequel ils doivent vivre. Théo aurait honte pour deux. 

Loyauté de l'épouse

Cécile est la mère de Mathis. Souvent, elle se parle toute seule. Le reste du temps, c'est à son psychiatre qu'elle se confie. Sur son enfance désenchantée, mais aussi sur son époux, cet homme qu'elle croyait connaître et qui s'avère être un parfait étranger. Comment continuer d'être loyale lorsqu'on a aperçu la noirceur qui se cache sous la digne carapace de l'être aimé ? Comment détourner les yeux et se taire ? Sommes-nous tous les propriétaires d'un jardin secret semé de mauvaises herbes ?  

Loyauté du lecteur ?

La fin ouverte pourra s'avérer frustrante pour certains lecteurs, c'est certain. Une happy end nous serait douce, mais ne vaut-il mieux pas garder en mémoire cette claque que nous met littéralement l'auteur en nous montrant l'horreur que vivent certains enfants et l'aveuglement plus ou moins conscient de ceux qui les entourent ? 

Ce roman est donc une pure réussite selon nous. Toutefois la description de l'équipe de professeurs nous apparaît peu crédible parfois, et on trouve le mot "lycée" à deux reprises (p.114 et p.115) alors que l'histoire se passe dans un collège. Quoiqu'il en soit, nous restons des lecteurs loyaux et passons outre ces petits détails qui importent peu comparé au reste du récit si troublant. 

Découvrez un premier extrait ! 

"Les coups je les ai reçus et le secret je l’ai gardé jusqu’au bout. J’ai trente-huit ans et je n’ai pas d’enfant. Je n’ai pas de photo à montrer, ni prénom ni âge à annoncer, pas d’anecdote ou de bon mot à raconter. J’abrite en moi-même, et à l’insu de tous, l’enfant que je n’aurai pas. Mon ventre abîmé est peuplé de visages à la peau diaphane, de dents minuscules et blanches, de cheveux de soie. Et lorsqu’on me pose la question – c’est-à-dire chaque fois que je rencontre une nouvelle personne (en particulier des femmes), chaque fois qu’après m’avoir demandé quel est mon métier (ou juste avant), on me demande si j’ai des enfants –, chaque fois donc que je dois me résigner à tracer sur le sol cette ligne à la craie blanche qui sépare le monde en deux (celles qui en ont, celles qui n’en ont pas), j’ai envie de dire : non je n’en ai pas, mais regarde dans mon ventre tous les enfants que je n’ai pas eus, regarde comme ils dansent au rythme de mes pas, ils ne demandent rien d’autre qu’à être bercés, regarde cet amour que j’ai retenu converti en lingots, regarde l’énergie que je n’ai pas dépensée et qu’il me reste à distribuer, regarde la curiosité naïve et sauvage qui est la mienne, et l’appétit de tout, regarde l’enfant que je suis restée moi-même faute d’être devenue mère, ou grâce à cela."

 

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