Focus sur les impérissables "Délices de Tokyo"

Les délices de Tokyo
© Albin Michel

L’automne, la saison où les livres sortent de chez les éditeurs comme des petits pains. Plus que d’autres, certains gardent une saveur particulière. Il en est ainsi des Délices de Tokyo  de l’écrivain japonais Durian Sukegawa (Albin Michel, 2015 – Le Livre de Poche 2017).

« Vous ne voudriez pas de moi ? »

 Au Japon, la lèpre a eu une histoire à rebours des connaissances médicales : après avoir été vue comme un mal « kharmique » ne nécessitant  pas de mesure de prophylaxie, l’internement à vie et la stigmatisation des lépreux -  dont leur stérilisation- est intervenue après que la médecine occidentale ait démontré qu’ils cessaient d’être contagieux, une fois soignés. Une histoire quasi-contemporaine :  « C’est en 1996, que la loi sur la prévention de la lèpre avait été abrogée. Cette année-là, les anciens malades avaient obtenu le droit de sortir librement.» Une loi datant de 1953. Tokue Yoshii a quatorze ans lorsque sa mère se voit contrainte de la conduire au sanatorium pour l’y laisser. C’était la loi : «Quand j’étais enfant, j’habitais en pleine campagne. Le Japon avait perdu la guerre, c’était une époque très dure. (….) Nous commençions enfin à penser que nous allions peut-être arriver à nous en sortir, quand…oh, je ne pouvais pas y croire ! Un jour, j’ai découvert sur ma cuisse une boursouflure rouge. »

Tenshoen, cela sonne comme le véritable nom du sanatorium de Tama Zenshoen, situé à Higashimurayama, ville de la préfecture de Tokyo. Tokue Yoshii a soixante-seize ans, quand elle goûte à la joie de sortir en ville. Elle est devenue une petite femme aux doigts recroquevillés comme des crochets. C’est pour cette raison, que Sentarô lui refuse l’emploi que propose l’affichette sur son échoppe : «s’il avait affiché une offre d’emploi en devanture, ce n’était pas parce qu’il avait trop de travail. C’était parce qu’il avait beau adresser la parole aux dorayaki, ils ne lui répondaient pas. Bref, Sentarô cherchait une présence. »

« Ecouter la voix des haricots »

Sentarô rêve de devenir écrivain mais, sorti de prison, reste rivé à sa plaque chauffante, pour rembourser ses dettes à la femme du défunt propriétaire : dans l’échoppe face au cerisier, il confectionne des dorayaki, ces pâtisseries garnies de  pâte confite de haricots rouges. Et recourt à de la pâte industrielle.  Malgré ses refus répétés, Tokue Yoshii revient et lui glisse un petit paquet de pâte de haricots rouges faite de ses mains recroquevillées : « La pâte  de haricots, vous en avez préparé, grand-m…, hum,madame Yoshii ?  - Je n’ai pas arrêté. Pendant cinquante ans."

Sentarô accepte finalement la collaboration de Tokue, dans l’unique but de faire grimper son chiffre d’affaires et de rembourser au plus vite sa dette. Avec pour condition de rester hors de la vue du client, des écolières de l’âge de Tokue avant qu’elle ne tombe malade. Tokue et Sentarô se découvrent : si la vieille femme sait qui est Sentarô, celui qu’elle appelle « patron » ignore le secret de Tokue. Et qui elle est vraiment.

« Ecouter la voix des haricots » : la symbolique de la vie est cette pâte de haricots, cette « mixture » chaque jour dans la marmite, avec sa teinte entre violette et rouge sombre, a priori peu ragoutante, mais qui rend le meilleur d’elle-même dès lors que l’on apprend à l’écouter : « Voilà pourquoi je faisais de la pâtisserie. Je confectionne des mets dont je nourrissais ceux qui avaient accumulé les larmes. C'est ainsi que moi aussi, j'ai réussi à vivre. »

« Quoi qu’on subisse, nous sommes des êtres humains »

Durian Sukegawa maîtrise l’élégance du récit : ni épure, ni trait appuyé à l’excès. L’affinité entre Sentarô et Tokue rend nostalgique : la résonance est forte, avec le mauvais goût d’ubérisation des relations entre les êtres, aujourd’hui, y compris de rejet des personnes âgées, qui sont pourtant les meilleurs témoins de l’expérience qu’est la vie.

« Mais au fil des années que j'ai passées dans cet endroit, j'ai fini par comprendre quelque chose. C'est que, quoi qu'on perde, quoi qu'on subisse, nous sommes des êtres humains. Même privé de ses quatre membres, parce que cette maladie n'est pas mortelle, il faut continuer à vivre. Dans cette lutte passée à se débattre au fond des ténèbres, nous nous raccrochions à ce seul point, nous étions des êtres humains et nous tenions à garder notre fierté. Voilà pourquoi j'ai essayé d'être "à l’écoute". Je crois que l'homme est un être vivant doué de cette force. Et en même temps, j'ai « entendu». »

Il faut bien que le livre se ferme. Il reste pourtant singulièrement ouvert. Celui qui se présente comme un écrivain et un clown, tout à la fois diplômé de philosophie et de l’Ecole de Pâtisserie du Japon, nous soumet avec Le Rêve de Ryôsuke  (Albin Michel, 2017), une nouvelle lecture, celle de la relation de l’homme à l’animal : un jeune homme suicidaire découvre que le couteau planté dans sa poitrine, peut servir à découper du fromage. Il n’y a  pas d‘effet palimpseste : si vous ne l’avez fait, ne vous privez pas de goûter aux Délices de Tokyo.

En 2001, d’anciens lépreux japonais obtinrent réparation devant les tribunaux, pour « viol du droit constitutionnel au bonheur » par la loi de 1996... 

 

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