Focus sur "Le lambeau" de Philippe Lançon

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© DR - Philippe Lançon, Le lambeau, Édition Gallimard, avril 2018

Matin du 7 janvier 2015. Le journaliste Philippe Lançon – chroniqueur à Charlie Hebdo et critique culturel à Libération – hésite : va-t-il en premier lieu chez Charlie ou Libé ? Il enfourche son vélo : direction rue Nicolas Appert...

Dans Le Lambeau, son splendide récit post-attentat, Lançon raconte son parcours de soins. Un parcours difficile, presque initiatique, pour cet homme âgé d’une petite cinquantaine d’années.

En 2015 je perds mes dents…

En entrant dans la salle de conférence le 7 janvier, le chroniqueur ne prête pas attention au débat. Il a envie d’un café et cherche à mettre la main sur le numéro du jour. Il n’y en a plus. Il râle. En couverture, Luz a dessiné Michel Houellebecq accompagné d’une prédiction : « “En 2015, je perds mes dents... En 2022, je fais ramadan !” Il avait tout prévu, vraiment, sauf l’attentat. » (p 49)

Gravement blessé à la mâchoire, Philippe Lançon est hospitalisé à la Pitié-Salpêtrière. Très vite, l’écriture s’impose dans sa reconstruction au même titre que la chirurgie. Sept jours seulement après la tuerie « des frères K », le journaliste écrit dans son article du journal Libération (de son lit d'hôpital) « J’allais partir quand les tueurs sont entrés ».

Avec le recul, il explique ce témoignage : « Comme je fais partie de l’évènement, je le décris du dedans et en le survolant, mais je ne le fais pas sans gêne. Du fond de mon lit, j’ai l’impression de faire quelque chose d’interdit et même de dégoutant [...] entre veille et sommeil, entre deux mondes [...] je parlais aux morts plus qu’aux vivants, puisqu’en ces jours-là je me sentais proche des premiers, et même un peu plus que proche : l’un deux. » (P 204-205)

Au fil des pages et des mois d’hospitalisation, Philippe Lançon cherche à retranscrire avec exactitude la journée du 7 janvier et, lorsqu’il obtient des réponses précises, ces détails sont pour lui semblables « à de petites branches échouées sur une rive inconnue et hostile... » (p.97)

De l’autre côté de la rive

Dans son nouveau « royaume » – sa chambre – où il réside de l’autre côté de la rive, il ne s'apitoie jamais sur son sort. Et lorsqu’un Président de la République tombé sous le charme de sa chirurgienne lui murmure « Vous avez de la chance ! » au cours d’une cérémonie – où il ne peut ni boire de champagne ni goûter aux petits fours – Lançon est ravi de cette frivolité. Là où ses amis ne voient qu’inconséquence de la part du chef d’État, lui, trouve la réplique « réjouissante et même souhaitable […] Son insouciance fait mieux que rendre hommage à mon petit chemin de croix, ce dont je me fiche : elle me soulage. » (p 261)

Plus la fin du livre approche moins on n’a envie de quitter les sous-sols de la Pitié Salpêtrière et des Invalides, « ce monde d’en bas », tant la beauté et la fraîcheur du texte prennent le pas sur le drame et nous donnent envie de rester encore un peu aux côtés de l’auteur.

Le Lambeau a failli s'appeler Monsieur Tarbes

Le lambeau a remporté il y a quelques jours (27 septembre 2018) le prix du Roman News. Absent lors de l’annonce, Philippe Lançon a adressé une lettre au jury. Celle-ci nous est retranscrite dans un article du Figaro. « Il y a eu un moment où Le Lambeau a failli s'appeler Monsieur Tarbes. «Monsieur Tarbes» n'est finalement que le titre d'un chapitre, celui de mon arrivée aux Invalides. C'est le pseudonyme sous lequel je suis revenu d'entre les blocs, comme un romancier masqué, et c'est le nom d'une ville liée à ma famille et à trois écrivains que j'aime: Théophile Gautier, Jules Laforgue, Lautréamont. (...) Aux Invalides, tous trois m'ont rappelé, sous le pavillon du mot Tarbes, la double navigation qui a tant d'importance pour nous, je crois, qu'on traverse l'océan ou sa chambre: la lecture, l'écriture. Je n'ai lu aucun des trois quand j'étais là-bas, le nom de Tarbes me suffisait, mais leurs fantômes m'ont accompagné dans cette lente traversée.»

Découvrez un premier extrait ! 

Gabriela trouvait que ces chroniques [durant sa convalescence, Philippe Lançon continue d’écrire pour Charlie] me mettaient le nez dans mon état et m’égaraient dans un labyrinthe dont j’aurais dû sortir. C’était, selon moi, exactement le contraire : en la décrivant ainsi, j’échappais à ma condition. Il m’avait fallu atterrir dans cet endroit, dans cet état, non seulement pour mettre à l’épreuve mon métier, mais aussi pour sentir ce que j’avais lu cent fois chez des auteurs sans tout à fait le comprendre : écrire est la meilleure manière de sortir de soi-même, quand bien même ne parlerait-on de rien d’autre [...] Ce qui comptait, c’était la sensation de vérité et le sentiment de liberté donnés à celui qui écrivait comme à ceux qui lisaient.

(Extrait p.365-366)

 

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