Focus sur "L'énigme des premières phrases" de Laurent Nunez

L'énigme des premières phrases Laurent Nunez
© Grasset / DR

Vous pensez que les incipits romanesques célèbres n'ont plus de secrets pour vous ? Laurent Nunez, romancier et critique littéraire (mais aussi éditeur, ancien professeur de français et ancien directeur du Magazine Littéraire) réussira à vous prouver le contraire à travers son brillant essai L'énigme des premières phrases, ou comment relire ses classiques (Grasset, 2017). Racine, Hugo, Camus... Les incipits les plus connus du XVIIe au XXe siècle sont relus sous un jour nouveau, et tous les amoureux des mots trouveront à coup sûr l'exercice jubilatoire ! 

Des phrases comme des monuments

La célébrité de ces incipits nous empêche parfois de les étudier en profondeur : on a l'impression que tout a déjà été dit et redit, et on passe notre chemin trop vite sans en déceler la substantifique moelle, comme on le ferait devant un monument observé depuis notre petite enfance dans les manuels scolaires. Quel dommage, nous dit Laurent Nunez, car ces incipits renferment un trésor précieux, un secret qu'il ne tient qu'à nous de découvrir !

Règle n°1 : ne pas se précipiter au-devant du texte. L'auteur nous le répète tout au long de ses analyses : "Prenons notre temps".

Apprendre à lire "littéralement et dans tous les sens" 

Difficile, donc, de lire ces phrases-monuments avec toute l'attention nécessaire pour réussir à en percevoir l'intensité.  "Mais que se passerait-il si on prenait le temps de les lire vraiment et, comme dirait Rimbaud, 'littéralement et dans tous les sens' ?", c'est la question que s'est posé Laurent Nunez avant d'entreprendre une fine analyse grammaticale et stylistique de cette quinzaine d'incipits si fascinants. Chaque mot est décortiqué de façon quasi-scientifique pour un résultat plus que surprenant !  Laurent Nunez nous convainc dès les premières pages de son essai qu'il est encore possible, en ouvrant un livre, de converser avec son auteur.

Règle n°2 : ne jamais cesser d'interroger une oeuvre et de la lire de la manière la plus personnelle possible afin de trouver de nouvelles interprétations. 

L'incipit, lieu romanesque qui renferme toute l'oeuvre 

Laurent Nunez nous le démontre très bien dès son premier commentaire de texte sur Andromaque : l'incipit éclaire le texte tout entier. Oreste n'a jamais cessé d'être fou, les premiers vers ("Oui, puisque je retrouve un ami si fidèle / Ma fortune va prendre une face nouvelle") étudiés mot à mot dans leur origine et leur polysémie, prouvent que le personnage était déjà en proie à l'hallucination, d'une certaine manière. Car quel ami fidèle retrouve-t-on par hasard après six mois de silence ? 

Règle n°3 : une fois la dernière page tournée, reprendre du début : tout y était. 

 

Ce petit livre teinté d'humour est à savourer chaque soir (il serait bien dommage de le dévorer d'une traite) afin de redécouvrir chaque incipit comme une mélodie à écouter activement plutôt qu'à entendre. C'est sans doute ce que suggère l'auteur en ajoutant à chaque titre de roman un sous-titre tiré d'une chanson contemporaine (Allô maman bobo, Petite Marie, Requiem pour un con...). 

À mettre entre les mains de tous les passionnés de littérature.

 

Découvrez un premier extrait ! 

"Les écrivains sont des gens qui ont décidé de prendre leur revanche sur ces premières fois perdues à jamais. Enfants, ils n'avaient pu choisir le premier mot sorti de leur bouche ! Alors ils font désormais très attention aux premières lignes de leurs livres, qu'on appelle dans à peu près toutes les langues : incipit. Incipit, dans cette très vieille langue qui est à l'origine de la nôtre : ça commence. Qu'est-ce qui commence ? Le spectacle. L'incipit en effet, c'est le rideau qui se lève. Abracadabra ! Ce sont des premiers mots qu'on espère magiques, mais qu'on n'a pas toujours écrits en premier. En 1909, un homme alité griffonne : "J'étais couché depuis une heure environ". Comme c'est laid ! En 1911, il se redresse un peu : "Jusque vers l'âge de vingt ans, je dormis la nuit". Comme c'est lourd ! Proust mit trois ans pour écrire cette phrase si simple : "Longtemps, je me suis couché de bonne heure". Il faut du temps pour se fier à son oreille, et plus de temps encore pour chanter juste." 

 

Pour aller plus loin... 

> Retrouvez toutes nos critiques littéraires dans  Focus sur...

> Explorez notre rubrique Ecriture