Ces écrivains pourfendeurs des tabous

André Gide photographié par Marc Allégret lors de leur voyage au Congo

Le pouvoir, l’argent, les femmes, le grand tryptique de la domination a la vie dure. Les tabous ont de commun à l’Humanité d’être universels. Les écrivains en sont les héros transgresseurs, au risque souvent de leur vie.

La Bible, en langue morte uniquement !

INNOCENT III

Jusqu’à la Renaissance, la Bible était interdite de traduction en langue vernaculaire, sous peine d’être exécuté : le subterfuge est assez peu chrétien, mais d’autant efficace que le latin tombe en désuétude. Le bon peuple est prié de se soumettre à l’interprétation exclusive des Saintes Ecritures par l’Eglise. Le pape Innocent III sifflera le rappel à l’ordre en 1199, textes bibliques à l’appui : “ Ne donnez pas ce qui est saint aux chiens, et ne jetez pas vos perles devant les porcs. ” (Matthieu 7-6). Pas besoin d'interprète... .

Le Divin Arétin, le «fléau des princes»

DIVIN ARETIN

Etre rétribué par un grand de ce monde pour dire pis que pendre de son adversaire politique, et réciproquement, voilà de quoi faire monter les enchères. François 1er et Charles Quint ne se privèrent pas des services de  Pierre l’Arétin, à la réputation solidement assise sur ses Sonnets Luxurieux et son Ragionamenti, satire de la morale ambiante par une prostituée. Dans sa prime jeunesse, cet ami du Titien fut viré du monastère pour avoir tenu des propos si crus, que le novice auquel il les tint en eut malaise. Et indisposa Rome au point de devoir s’exiler à Venise, alors la ville la plus opposée à la papauté et fief de la licence. Cohérence, le « fléau des princes » mourut en se fendant le crâne en deux, à la suite d’une crise de rire qu’il se provoqua à lui-même, à en basculer de sa chaise.

Caton l’Ancien, allez au lupanar !

CATON

L’édile romain des guerres puniques n’était pas un comique-né. Sous son règne, le Sénat vit se resserrer les cordons de la bourse, et la loi Oppia interdit aux femmes de porter des bijoux  de plus d’une demi-once d’or.  Pétri d’austérité, c’est en homme d’Etat qu’il semonça une nuit, de ses mâles congénères sortis d’un lupanar : «Bravo! Courage! C’est ici que les jeunes gens doivent descendre, plutôt que de pilonner les épouses des autres.»

Molière, « je vous prête le bonjour»

L'AVARE MOLIERE

L’argent, tabou de la morale petit-bourgeois : ma cassette, ma cassette !  Harpagon en est devenu une image usuelle : Ah ! L'odieux vieillard ! Donner est un mot pour qui il a tant d'aversion qu'il ne dit jamais : "Je vous donne" mais : "Je vous prête le bonjour».  L’Avare et toutes ces sortes de petitesses humaines, mises en pièce par Molière. 

Voltaire, «écrasons l’infâme»

VOLTAIRE

L’incarnation de l’Esprit des Lumières en fut quitte pour quelques embastillonnages et son exil à Londres. Les Lettres philosophiques connaîtront un « succès de scandale », et ses Contes satiriques l’inspirèrent bien plus que son poste momentané d’historien du roi, fut-il Louis XIV. Zadig, inspiré du conte persan Voyages et aventures des trois princes de Serendip, est ce personnage accusé à tort de vol : "Il vaut mieux hasarder de sauver un coupable que de condamner un innocent." Et il recourt à des indices et à une méthode scientifique, à rebours du fatalisme. Tout au plus Voltaire admet-il une « bizarrerie de la Providence ».

Freud, comme un malaise

FREUD

Les névroses infligées par la doxa civilisationnelle en expédiaient plus d’un à l’asile. Mais papa  Freud est arrivé : «L’éducation ne se comporte pas autrement que si l’on s’avisait d’équiper des gens pour une expédition polaire avec des vêtements d’été et des cartes des lacs italiens.» Hystérie, complexe d’Œdipe, refoulement, théorie du transfert, lapsus, depuis, tout le monde dispose du kit de survie de la grande vadrouille qu’est l’existence. Merci, Sigmund, on a désormais (presque) conscience de que l’on fait.

Georges Bataille avait sacrément l’œil

GEORGES BATAILLE

Voir tout à la fois Dieu et une pieuvre répugnante dans le sexe féminin, voici de quoi a minima prendre rendez-vous chez l’ophtalmo. Pas du tout ! George Bataille a fait de sa vie une transgression. Avec Histoire de l’œil, il a tout vu, dans le lait, des couilles de taureau, des cadavres en décomposition. L’explication est dans une prostituée, Madame Edwarda : "Le sacré est « l'intouchable, ce qui est frappé d'interdit, parce que trop bas ou trop haut."  De quoi l'égratigner, la vie étant moins à l’équerre qu’une étagère Ikéa.

Jean Genet, le mauvais garçon de la littérature française

GENET

Eludons les positions politiques où il s’est salement fourvoyé (Genet vit une forme d’érotisme dans le nazisme et ne cacha pas son antisémitisme), l’auteur des Bonnes, pièce de théâtre vraisemblablement inspirée par l’affaire des soeurs Papin qui énucléèrent leur patronne après avoir été maltraitées, fut un pourfendeur de l’hypocrisie  bourgeoise. Enfant de l’Assistance publique, il commit son premier larcin à l’âge de dix ans, et connut suffisamment la prison pour dénoncer les Quartiers de haute sécurité aux côtés de Michel Foucault. Sartre et Cocteau crièrent au génie, Mauriac le trouvait « excrémentiel ».  Au choix.

Colette, «Ici repose Astoniphronque Bonscop »

COLETTE

La mort, l’un des grands tabous de l’être humain. Surtout une fois devenu adulte. Dans le jardin de Sido, Léo, 13 ans, reconstitue devant sa petite sœur de sept ans, des sépultures : "Ici repose Astoniphronque Bonscop, décédé le 22 juin 1874, à l’âge de cinquante-sept ans. Bon père, bon époux, le ciel l’attendait, la terre le regrette. (…) C’est un peu sec, dit mon frère. (…) je me rattraperai sur Mme Egrémimy." La mère est horrifiée : "Cet enfant finira dans un cabanon ! C’est du délire, c’est du sadisme, c’est du vampirisme, c’est du sacrilège, c’est... je ne sais même pas ce que c’est ! ".

Queneau, Doukipudonctan ?

ZAZIE DANS LE METRO

Raymond Queneau avait anticipé : le style « SMS » et le métro en grève.  Et quand celui-ci ne l’est pas, il file la métaphore du train-train de la vie d’adulte, sans cesse retoqué par l’infernale Zazie, qui n’en rate pas une, de cette vie qui l’attend : «t'as vu le métro ? Non. Alors qu'est-ce que t'as fait ? J'ai vieilli ». Au fait, la retraite ? "Retraite mon cul. Moi c'est pas pour la retraite que je veux être institutrice." O, le visionnaire.

André Gide, «Nos actes les plus sincères sont aussi les plus calculés»

GIDE

C’est le roman autobiographique de Gide : l’éducation puritaine de son enfance ne peut finalement rien contre sa nature homosexuelle. L’une se déroule à l’école alsacienne, l’autre s’épanouit en Algérie. Si le grain ne meurt est un emprunt à la Bible (Jean 12, 24-25): «Si le grain de blé qui est tombé en terre ne meurt, il reste seul ; mais, s'il meurt, il porte beaucoup de fruit. Celui qui aime sa vie la perdra, et celui qui hait sa vie dans ce monde la conservera pour la vie éternelle.» Pas si simple de s’assumer… .

Vernon Sullivan, «Il était trop honnête, Tom, c’est ce qui le perdait»

VIAN

Lee Anderson a soif de vengeance. Il a le cheveu blond et la peau blanche, mais il est comme son frère défunt. Alors, il franchit le pas de la librairie dont il est le nouveau gérant, au bar d’en face. Nous ommes à Buckton, dans le sud des Etats-Unis : «Le temps n'est pas encore venu où la justice régnera sur cette terre pour les hommes noirs. » Une vengeance sexuelle sur les Bobby-sexers, encore adolescentes. J’irai cracher sur vos tombes de Boris Vian, en 1949 interdit pour atteinte aux bonne mœurs.

Le Tabou, un « centre de folie organisée »

LE TABOU

Du repère germanopratin reste la plaque boulonnée rue Christine. Ils y sont presque tous venus, Boris Vian, Jean-Paul Sartre, Raymond Queneau, Simone de Beauvoir, Gaston Gallimard, Merleau-Ponty. Jazz et brouillard de fumée de cigarettes garantis. Le tout après minuit. Tout avait commencé au Bar vert de la rue Jacob, alors seul bistrot parisien ouvert après l’heure de Cendrillon et où se rendaient les ouvriers du livre. Mais le tintouin débridé et l’alcool américain ont fait rappliquer la police. Puis la cave dégotée par Juliette Gréco a fait s’exiler les Zazous rue Saint-Benoit, au Club-Saint Germain. Ambiance désormais feutrée, au Café Laurent, prisée par Paul Auster.

Alexandre Soljenitsyne, « ce terme de camps de concentration, l'un des termes majeurs du XXe siècle »

SOLJENITSYNE

La sécurité d’Etat s’était emparée du manuscrit : «il ne me reste plus rien d'autre à faire que de le publier sans délai. » Paru en France en 1973, L’archipel du Goulag est ce témoignage impressionnant de l’«industrie pénitentiaire » mise au point par le système soviétique entre 1918 et 1956. Lui-même interné, l’écrivain dissident avait recueilli le témoignage de 277 détenus. Pas une ligne d’inventée, pour dire au monde «ce terme de camps de concentration, l'un des termes majeurs du XXe siècle, promis à un si vaste avenir international», pour «enfermer les douteux, non pas les coupables

Leila Slimani, «c’est le Coran qui le dit»

LEILA SLIMANI

Fin 2015 à Casablanca, l’actrice-star du film Much loved de Nabil Ayouch est violemment agressée : et n’a pas le droit de porter plainte. Elle y interprète une prostituée, cela ne veut pas dire qu’elle en est une ! Leila Slimani, prix Goncourt 2016 pour Chanson douce, va alors à la rencontre des femmes marocaines à travers tout le pays : Sexe et mensonges – la vie sexuelle au Maroc lève le voile du sort dans lequel est confinée  la femme. «De toute façon, la MST la plus redoutée au Maroc, ce sont les bébés.» Les droits des femmes, si intimement liés aux droits sexuels. Seule issue, quand «c’est le Coran qui le dit», «Faites ce que vous voulez, mais faites- le en cachette

Kamel Daoud, «La religion pour moi est un transport collectif que je ne prends pas »

KAMEL DAOUD

Rien n’y fait : le paria du gouvernement algérien avait aussi été retoqué par un certain intellectualisme de gauche. Mais sa plume est trop juste. Meursault contre  enquête, prix Goncourt 2013 du premier roman, a été traduit en plus de vingt langues, et Zabor ou les psaumes a récidivé. Si le journaliste du quotidien d’Oran en est contraint de publier la vérité sur Facebook, il est cet écrivain francophone, langue qu’il a apprise en autodidacte, que l’on lit : «J’ai construit ma liberté avec les livres.» Et de dénoncer ce « rapport de malade au corps de la femme » qu’est, ni plus, ni moins, le fait religieux.

Yang Tongyan, pas même le droit d’être malade

YANG TONGYAN

Il a succombé en novembre 2017 dans un hôpital de Shanghai, de l’opération chirurgicale visant à lui retirer une tumeur au cerveau. Après 22 années, soit la moitié de sa vie passée en prison, il devait être libéré le mois suivant : avec l’espoir d’accéder à la médecine occidentale. Motif de son incarcération, «subversion». Il avait participé à la Manifestation de la place Tian An’Men, et avait refusé de reconnaître ses crimes, la défense d’une réforme démocratique en Chine.

Andrée Poulin et Enzo Lord Mariano, être migrant quand on est juste un enfant

Y A PAS DE PLACE CHEZ NOUSLa littérature de jeunesse ne met plus le jeune lecteur sous cloche : la mono et l’homoparentalité, mais aussi les réalités aussi triviales que l’inceste et le viol sont désormais abordés, à dessein de contribuer à  rompre le silence. L’actualité s’invite aussi : Dis, c’est quoi un attentat ? d’Oulya Setti et de Perrine Rempault (à partir de 5 ans) ou  Y’a pas de place chez nous. Marwan et Tarek y sont deux enfants sur un bateau en route pour l’exil.

Tayf Al-Hallaj, le tabou de la minorité chiite en fief sunnite

ISLAM

En Arabie saoudite, il n’est pas de bon ton d’évoquer la minorité chiite vivant dans l’Est et dans le sud du pays : s’y prêter  est déjà  la reconnaissance de son existence, dont ne s’est pas privé Tayf Al-Hallaj  dans  Le Coran sacré. Autre tabou, bien sûr, le wahhabisme vivier terrorisme, alors qu’il s’agit de la forme dominante de l’islam sunnite, la religion d’Etat.

Les ragnagnas, « une histoire sanglante »

R

L’espèce humaine ne se reproduit ni par scissiparité, ni par parthogenèse. Pourquoi le cycle menstruel féminin serait-il honteux ? Il revient très naturellement environ 500 fois dans la vie d’une femme. Deux ouvrages récents ont choisi de briser ce tabou, Ragnagnas, une histoire sanglante de Julie Grêde, et  Ceci est mon sang d’Elise Thiébault. Un tabou universel. Au Moyen-Age, le médecin Albert le Grand pense que la femme ménauposée est dangereuse, car elle transmettrait par le regard,  ce qui ne l’est plus par le flux menstruel : du venin aux petits enfants dans le berceau, et même la lèpre. En Côte d'Or et ailleurs, le flux menstruel servait hypothétiquement d'insecticide et à faire mourir les cochenilles.

 

Pour aller plus loin... 

> Découvrez toutes nos Anecdotes insolites 

> Explorez notre rubrique Lecture