Ces écrivains grands randonneurs

ces écrivains randonneurs
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Direction le bureau, j'écris ! Ça ne va pas la tête ? Bien avant que la science ne mette à jour le rôle des « ondes de pression » de la plante des pieds sur le cerveau, nombre d'écrivains avaient expérimenté le bénéfice de la marche pour alimenter leurs oeuvres. Voici la liste non exhaustive des écrivains qui trouvèrent l'inspiration dans la foulée.

Les « promeneurs » d’Aristote

Ecole d'Athènes - Raphaël

On les appelait les « péripatéticiens » : n’y voir aucune allusion déplacée, les disciples d’Aristote (336-322 av J.-C.) suivaient sa doctrine, « peripatos », la promenade. Alors, les philosophes enseignaient volontiers en déambulant : dès potron-minet à l’école d’Athènes qu’il fonda, le cheminement de la pensée les conduisait au gymnase où, le corps huilé, ils s’adonnaient à l’exercice physique, suite logique de la gymnastique mentale.

Montaigne, la pensée en mouvement

MONTAIGNE

C’est de naissance, que Montaigne (1533-1592) eut les pieds sur terre : son noble père le fit à dessein grandir dans un village pauvre, de manière à distinguer ceux qui vous tendent les bras, de ceux qui  vous tournent le dos. L’ami de La Boétie en eut, à vie, les yeux en face des trous. Au diable les faux-semblants, le pionnier de l’introspection (ses Essais) eut sa technique bien à lui de Renaissance : « Mes pensées dorment, si je les assis. Mon esprit ne va pas seul, comme si les jambes l’agitent.»

Rousseau, un vrai Routard !

ROUSSEAU

L’auteur des Rêveries du promeneur solitaire (1776) aura passé sa vie (1712- 1778) à marcher : que de kilomètres parcourus ! Dès  16 ans, il fuit à pieds Genève et ce maître de gravure, violent avec lui. Ses pas le mènent vers Mme de Warens, jeune femme au service du roi de Sardaigne, une vraie rencontre. Depuis la région Rhône-Alpes, le jeune Jean-Jacques rallie Paris : toujours à la force de ses semelles, refusant d’être pris en stop par la moindre calèche !  « La vie ambulante est celle qu'il me faut.» Son œuvre ? Sa  démarche.

Rimbaud, « l’Homme aux semelles de vent »

RIMBAUD ABYSSINIE

D’accord, la formule de Verlaine a tourné au cliché. Mais à vingt ans, le fulgurant poète du Bateau ivre troque la poésie pour l’Abyssinie : pas tout de suite, remarquez, la route fut longue, d’ici à la Corne de l’Afrique. Encore en Europe, Rimbaud décide d’apprendre l’italien. Comment faire ? Facile,  traverser le Saint-Gothard à pieds. Halte chez une  gentille veuve de Milan, et c’est reparti pour 400 kilomètres jusqu’à Sienne. Tout sauf un personnage éthéré, Rimbaud ! Ultime métier, trafiquant d’armes. Et là, deux mois de marche jusqu’à Ankober en Ethiopie, avec une caravane de cinquante chameaux et d’une trentaine d’hommes.

Victor Hugo, Musa Pedestris

Victor Hugo

Le monument de notre littérature emprunta  à Horace, cette référence à la simplicité littéraire. Si son contemporain de Balzac fraya jusqu’en Russie et Lamartine en Orient, Victor Hugo avait un  pré-carré kilométrique identifié : la France, la Suisse, la Belgique, l’Allemagne. Modeste ? « A chaque pas qu'on fait, il vous vient une idée. Il semble qu'on sente des essaims éclore et bourdonner dans son cerveau.» Bouillonnant Victor, le moindre de ses pas au bord du Rhin lui fit voir des perles au lieu de cailloux, et des Houris dans chaque paysanne. (Le Rhin, lettres à un ami, Lettre XX).

Nietszche, ainsi marchait Zarathoustra

NIETSZSHE

Le pourfendeur de la vision platonicienne alors de mise, n’y alla pas par quatre chemins : «Etre cul de plomb, voilà par excellence le péché contre l’esprit ! ». Un contre-pied  certes un peu cru, au « on ne peut penser et écrire qu’assis » de Gustave Flaubert. La suisse Engadine, Nice, Menton, l’Italie, Nietzsche l’éprouve : « seules les pensées que l’on a en marchant valent quelque chose. »

Giono, « Ne suivez personne, marchez seuls »

GIONO

Né à  Manosque, mort à Manosque.  Pas besoin d’un ticket de RER, pour faire le de la Provence de Giono. Ce pacifiste écolo, que les lugubres heures de l’Histoire affublèrent de «tarzanisme» pour le souiller, avait la réponse : « Ne vous laissez pas transformer comme de la matière première (...). Ne suivez personne. Marchez seuls. Que votre clarté vous suffise. ». Et si on n’y arrive pas ?  «Si tu n'arrives pas à penser, marche. Si tu penses trop, marche. Si tu penses mal, marche encore.»

Alexandra David-Néel, la dame très digne

Alexandra DAVID NEEL

L’exploratrice hors-pair, qui porta à la connaissance de l’Occident la pensée bouddhiste, ne finit pas d’en imposer. Voyage d'une Parisienne à Lhassa, un succès mondial, que son premier périple de huit mois pour, en 1924, entrer sous les oripeaux d’une mendiante tibétaine, dans la cité interdite de Lhassa. Le «Pays des Neiges », une « gymnastique des muscles et des poumons », avec cet émerveillement de «marcher à travers les images d'un vieux livre de légendes.»

Simone de Beauvoir, l’escalier de Marseille !

Simone de BEAUVOIR

La voici seule : 1931, premier poste de prof’ de philo, à Marseille. Sartre est affecté au Havre : «Je me mis à descendre l’escalier, je m’arrêtais à chaque marche, émue par ces maisons, ces arbres, ces eaux, ces rochers, ces trottoirs qui peu à peu allaient se révéler à moi et me révéler à moi-même. » Les Calanques en espadrilles dans la neige, ses excursions avec sa collègue Mme Tourmelin puis en solitaire. A  New York, Simone de Beauvoir  gardera intacte cette Force de l’âge : «Je suis là et New York va être à moi. Je reconnais cette joie, elle est vieille de quinze ans. Je sortais de la gare et du haut de l’escalier monumental, je voyais Marseille.»

Jacques Lanzmann, «le plus grand marcheur des lettres contemporaines»

Jacques LANZMANN

La traversée à pieds du désert du Neguev sur les traces de Moïse : une errance volontaire de 700 kilomètres ! Et, tant qu’à faire, celle du désert du Taklamakan en Chine, deux ans après avoir rallié Lhassa à Katmandou. «Si tu veux te trouver, commence par te perdre» : le parolier de Jacques Dutronc - «Il est cinq heures, Paris s’éveille» -, cofondateur avec Jean-Claude Lattès d’Edition Spéciale, écrivain d’emblée remarqué pour La glace est rompue par Simone de Beauvoir - fut, selon l’expression de Michel Tournier, « le plus grand marcheur des lettres contemporaines ..

Jacques Lacarrière, le contraire de l’escargot

Jacques LACARRIERE

Chemin Faisant, mille kilomètres à pied à travers la France d’aujourd’hui : à 66 ans, ce grand spécialiste de la civilisation grecque  traversa l’Hexagone à pieds hors les routes, depuis Saverne en Alsace jusqu’à Leucate dans les Corbières, dormant chez l’habitant, dans des granges, à la belle étoile. « Ma philosophie, c'est le contraire de celle de l'escargot : ne jamais emporter sa demeure avec soi, mais au besoin apprendre à habiter celle des autres qui peuvent aussi habiter la vôtre.»

Nicolas Bouvier, "taillé pour cette vie-là"

L'auteur suisse qui sillonnait la planète dès l'adolescence nous a offert de magnifiques récits de voyages tels que L'Usage du monde, Le Poisson-scorpion ou encore les Chroniques japonaises. Sa vieille Fiat l'a certes aidé dans son périple, mais il y eut aussi de très longues marches pendant lesquelles il contempla les paysages et les peuples, oubliant sa fatigue et la douleur de ses talons... "J'ai compris que j'étais vraiment taillé pour cette vie-là", explique-t-il lorsqu'on l'interroge sur son voyage en Finlande, où il marcha pendant trois jours sans rencontrer âme qui vive. 

Régine Detambel, les « verbo-moteurs »

Régine DETAMBEL

Kinésithérapeute de formation, auteure d’une quinzaine de romans (La chambre d’écho, Noces de chêne, Opéra sérieux), chevalier des Arts et des Lettres, Régine Detambel a été primée pour son œuvre faite de cette remarquable exploration du rapport jusqu’en situation extrême, entre le corps et l’esprit.  Et d’elle-même reconnaître trouver l’inspiration sur le tapis de marche de la salle de sport. L’être humain est un verbo-moteur.

 

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