Ces écrivains friands de faits divers

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© Violette Nozière lors de son procès en 1934 - Rue des Archives, Paris

Assassinats, femmes découpées, informations monstrueuses, la « flaque de sang sur le trottoir » est un inépuisable encrier, tant la part d’ombre de l’être a quelques litres de réserve. Retrouvez les faits divers les plus marquants que nos chers écrivains ont pu traiter dans leurs récits ! 

Œdipe, la Pythie avait prévenu !

OEDIPE

Si vous avez un fils, il tuera son père et épousera sa mère. Par peur de l’oracle, le couple de Thèbes abandonne son nouveau-né après  lui avoir fait percer les chevilles pour l’accrocher à un arbre. D’où son nom, « pieds enflés ». Œdipe tuera un vieil homme sur la route pour une question de priorité, et déjouera le Sphinx : le voici roi de Thèbes après avoir tué son vieux père, et donc époux de  sa mère. Quand il le sut, il s’en creva les yeux. Sénèque, Sophocle, Corneille, Anouilh : les auteurs furent nombreux à puiser dans ce mythe incroyable pour construire leurs histoires. 

Les occasionnels, le Gala du XVIe siècle

Gagouille

Avant que Théophraste Renaudot n'invente la première gazette (1631), l'information circulait déjà ! Ainsi en montagne, le "colporteur" faisait-il le métier de la porter de col en col. Avec le progrès, les "occasionnels", ces feuilles volantes imprimées pour les grandes occasions, étaient lues à voix haute, par les "nouvellistes de bouche" . A Paris, le Pont Neuf fut le rendez-vous avec le récit de l''assassinat du duc de Berry, des «détails exacts d’assassinats déplorables », de femmes qui avaient accouché d’une bête, d'éclipes, de  pluies de sang, le yéti et même la girafe offerte par le vice-roi d’Egypte à la France : les faits divers circulaient... et se recyclaient parfois d'une année sur l'autre. Un certain Pierre l'Estoile consigna ce qu'il qualifiait des "fadaises" et "charlataneries"  Mais ne dites pas que vous n'avez jamais entendu parler de Cartouche, de Mandrin, ni de l'Histoire de France.

Le Rouge et le Noir, il tire à vue en pleine messe

STENDHAL

Où avait-il la tête ? En 1827 en pleine élévation  du corps et du sang du Christ, Antoine Berthet brandit son  pistolet sur son ex-amante qu’est Mme Michoud de la Tour, la femme du maire, et tente de se suicider. Deux fois raté !  Le Tribunal de Grenoble lui offrit une séquence de rattrapage, en le condamnant à la  guillotine : le Julien Sorel de Stendhal était né, en version augmentée du contentieux contre l’hypocrisie sociale. L’église, elle, fut rasée sur ordre du maire.

Emma Bovary, l’adultère pour tromper l’ennui

FLAUBERT

Les rails tracés d’une vie bourgeoise dans un petit village de Normandie, aux côtés d’un sage mari officier de santé : en 1848, la jeune Delphine Delamare s’en suicida. Charles Bovary est la copie conforme d’Ernest Delamare. Mais Flaubert gratifia Emma de circonstances atténuantes, l’adultère et l’impécuniosité : «… sa vie était froide comme un grenier dont la lucarne est au nord, et l’ennui, araignée silencieuse filait sa toile dans l’ombre à tous les coins de son cœur. »

L’affaire Troppmann, juteuse sauf pour lui

AFFAIRE TROPPMANN

C’est un cultivateur, qui découvrit le pot-aux-roses : sept cadavres d’une même famille, mutilés et enterrés. En 1869 et au prétexte d’origines alsaciennes communes, Jean-Baptiste Troppmann fait miroiter à la famille Kinck, une affaire de vente de brevets : avec mise de fonds préalable de leur part, qu’il échoue à leur extorquer.

L’aubaine fut pour la presse : 500 000 exemplaires pour Le Petit Journal lancé en 1863 par Moïse Polydor Millaud. Les grandes grèves et la guerre imminente avec la Prusse sont une bagatelle, à côté du «massacre de Pantin». Bien joué aussi pour le forain qui avait planté sa baraque au bord de la fosse macabre : quel frisson, que de venir en famille, y siroter une limonade !

Dans la foule le jour de l’exécution, Tourgueniev  suggère l’abolition de la peine de mort. Mais les têtes n’y sont pas.

Jouhandeau, le curé l’éventre à l’opinel de scout

JOUHANDEAU

Cela se faisait, de vouer un fils à la prêtrise, quand il aime le basket-ball et les femmes. Devenu curé d’Uruffle, un vrai trou de Meurthe-et-Moselle, le jeune Guy Desnoyers honore une de ses ouailles. Elle veut garder l’enfant : enceinte de huit mois, il la tue en rase campagne. Et l’éventre à l’opinel : il taillade jusqu’au visage de sa fillette, ainsi méconnaissable. Jouhandeau en fera fidèlement un de ses Trois crimes rituels : on sait même que le curé baptisa l’enfant avant de la tuer.  

Les Caves du Vatican, la corruption en odeur de sainteté

GIDE

En bon fils de juriste, Gide consignait maniaquement les faits divers : et en tenait chronique dans la NRF. En 1893, des petits malins extorquèrent 60 000 francs à la crédulité publique, pour sauver le pape d’une fallacieuse conspiration de cardinaux. Quant à Anthime, en 1895 un docteur franc-maçon s’était réellement converti au catholicisme. Et puis, juste pour le « fun », le voyageur d’un train avait jeté son voisin de  compartiment par la portière.

Thérèse Desqueyroux, par-delà  la réputation

MAURIAC

En 1905, Henriette-Blanche Canaby est innocentée sur le témoignage de son mari qu’elle a tenté d’empoisonner. Au revoir, les faux et usages de faux d’ordonnances pour obtenir de quoi le tuer. Tout sauf entacher la réputation de ce courtier en vin bordelais endetté, d’autant que ce joli monde fait ménage à trois avec un riche rentier. Au-delà des apparences, François Mauriac fait de la confession de Thérèse Desqueyroux, une réflexion sur le couple. Néanmoins, celui-ci (aussi) se manquera.

Landru, précurseur du féminisme….

LANDRU

La Belle Epoque, c’est le travail féminin mais avec de piètres émoluments. Et la Première guerre mondiale, des légions de veuves : Landru propose ses services de « veuf aisé » par petite annonce. Et attire onze femmes dans son traquenard : une chaudière, où il les cuira après les avoir découpées à la scie. Le journaliste du Canard Enchaîné Frédéric Pagès prend la morale à rebours, un échange de correspondances entre Botul, un philosophe fictif et Landru à La Santé : «Je vous propose de devenir un héros, l’Homme qui a voulu libérer la Femme ».

Les surréalistes et la tuerie pour un fer à repasser

Soeurs Papin

En 1933, la montée du nazisme mobilise moins la France qu’un fer à repasser : au Mans, les sœurs Papin assassinent et énucléent leur patronne et sa fille, pour une simple remarque sur le fer à repasser en panne. Ça  voltige, les couteaux de cuisine servent à découper en rondelles les deux Lancevin. On lit Détective : Eluard et Breton en tête, les surréalistes dénonceront le «système (social) de fou », qui a mué des servantes modèles en furies. Simone de Beauvoir suivra, pas Sartre… .

Violette Nozière,  vraiment une empoisonneuse ?

Violette Nozière

Après l’affaire Papin, les Surréalistes et d’autres écrivains, prendront  le contre-pied des médias : «Il manquait au palmarès, une enfant de 19 ans», s’insurgera Marcel Aymé, lors de la condamnation à mort de l'Ange noir pour parricide par poison fatal. L’affaire en devint politique : pour les gardiens de la morale,  le père incestueux était dans les clous de la bienséance. Seule « chance », à l’époque, on ne guillotinait pas les femmes.

L’affaire Dominici,  « un procès de mots »

DOMINICI

Qui, dans la nuit du 4 au 5 août 1952, a assassiné le biochimiste britannique Jack Drummond, sa femme et sa fille, alors qu’ils avaient planté leur tente à Lurs dans les Alpes-de-Provence ? Mystère. Le clan du patriarche Gaston Dominici fera tourner l’affaire judiciaire à la saga, entre aveu, accusations mutuelles et rétractation. Diligenté pour le journal Arts, Giono opposera les seuls trente-cinq mots de Gaston Dominici, au riche vocable de la justice, qui tint lieu de preuves.

Camus, le flagrant « deux poids, deux mesures » des  prétoires d’Alger

CAMUS

C’est dans le confinement d’une justice française qui s’applique également aux algériens ne disposant pas des droits civiques, qu’Albert Camus passe des heures pour Alger républicain.  La scène de L’Etranger où le juge de la République brandit une croix sous le nez de Meursault pour savoir s’il est croyant comme lui, a eu lieu lors du procès du cheikh El-Obki, partisan de l’attribution des droits civils pour les musulmans et accusé du meurtre du mufti Kahoul ultra-conservateur.

Truman Capote, totalement De sang froid

Truman Capote

En 1959, « là-bas » dans la petit bourgade de Holcomb dans le Kansas, deux jeunes gens tuent froidement pour l’argent, les quatre membres d’une famille : au hasard. Et sans l’ombre d’un remord. Lorsque le fait sordide paraît dans le New York Times, Truman Capote enquête sur le seul mobile, la psychologie normale de Perry Smith : «...un vrai dur. Il ferait pas de mal aux puces d'un chien. Il se contente d'écraser le chien. » Le mimétisme avec les habitants est frappante.

Didier Decoin, Est-ce ainsi que les femmes meurent ?

Didier Decoin

Oui ! Depuis Truman Capote, l’écrivain qui puisait à l’envie dans la Gazette des tribunaux, ne masque plus sa source. Là, c’est New York : en fait de fascination, quel  Bronx ! Une nuit de 1964, Kitty Genovese, 28 ans, sort de chez elle et se fait trucider, devant trente-huit témoins indifférents.

J. M. G. Le Clézio, La Ronde et autres faits divers

Le Clézio

Le procès-verbal  de Le Clezio est le premier ouvrage du Prix Nobel de littérature. Mais vous avez sans doute lu La Ronde et autres faits divers ?  Liana accouche seule sur la moquette de son mobile home, face au chien-loup qui a faim.

L’Appât, pour de l’argent facile

Morgan Sportès

Ce ne fut pas que du cinéma : à Paris en 1980, une très jeune femme interprétée par Marie Gillain dans le film de Bertrand Tavernier (le livre est de Morgan Sportès), séduit des hommes en boîte de nuit, de manière à entrer chez eux avec ses deux complices. Leurs cambriolages motivés par un rêve sans ambition d’ouvrir un magasin aux Etats-Unis, tournent à l’extrême  violence.

L’affaire Grégory, sublime Marguerite Duras

DURAS

En 1985, Serge July directeur du journal Libération, demande à Duras de décoder l’affaire Grégory, retrouvé au fond de la Vologne le 16 août 1984. Christine Villemin refuse de la rencontrer. Qu’à cela ne tienne, envoûtée par le juge Lambert et par l’atmosphère du lieu, la romancière élucubrera une Christine Villemin « sublime, forcément sublime», coupable  mais autorisée à reprendre la vie puisqu’elle l’a donnée. Réaction  moins  littéraire de l’intéressée : «mais elle est folle, celle-là ! »

 

Un grand merci à Minh Tran Huy (Les écrivains et le fait divers – une autre histoire de la littérature, Flammarion, 2017) et à Didier Decoin (Dictionnaire amoureux des faits divers Plon,  2014). 

 

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