Ces écrivains et leur môman

Pablo Picasso Maternité
© Pablo Picasso, Maternité

« Attention : ici, naissance y compris d’écrivains » : cela devrait être inscrit sur toutes les maternités, tant le lien à la mère enfante l’auteur. Et c’est vrai : qui vous a fabriqué avec cette anomalie congénitale, de ressentir au point d’écrire ? Mais si certains gardent le goût du  giron, d’autres l’ont dans le collimateur...

Madame de Sévigné, le classique amour mère-fille ?

Marquise de Sévigné

Eh, oui, c’est encore maman qui t’écrit : trois fois par semaine, pendant vingt-cinq ans !  1120 lettres connues de la Marquise à  Madame de Grignan. Mais au diable la spontanéité, au XVIIe siècle, être noble se distinguait par une séante plume : "J'ai peur que le vent ne vous emporte sur votre terrasse : si je croyois qu'il vous pût apporter ici par tourbillon, je tiendrois toujours mes fenêtres ouvertes et je vous recevrois, Dieu sait!". A vous de le traduire en langage SMS (forfait illimité).

Albert Cohen, la maman-modèle

Albert Cohen - Le livre de ma mère

Que de souvenirs, sous sa protection et celle de la Bonne-Mère ! Albert Cohen pleurera  la « sainte sentinelle à jamais perdue, guetteuse d'amour toujours à l'affût". Et de gourmander les inconscients, qui s’imaginent maman éternelle. « Amour de ma mère. Jamais plus je n'aurai auprès de moi un être parfaitement bon. » (Le Livre de Ma Mère). Son «petit garçon» se demandera comment une femme grosse comme  Marguerite Yourcenar pouvait écrire, et était sûr que les travaux de Marie Curie étaient ceux de son mari. En effet, Maman est partie trop tôt, Albert...

Proust, allô maman bobo

Marcel Proust enfant

C’est le cas clinique de l’enfant chétif, qui aurait dû rester en couveuse jusqu’à la fin de ses jours. Mais non, Marcel s'en est sorti en allant à la recherche de tout : "Ma seule consolation, quand je montais me coucher, était que maman viendrait m'embrasser quand je serais dans mon lit. Mais ce bonsoir durait si peu de temps, elle redescendait si vite, que le moment où je l'entendais monter puis où passait dans le couloir à double porte le bruit léger de sa robe de jardin en mousseline bleue, à laquelle pendaient de petits cordons de paille tressée, était pour moi, un moment douloureux." Ô, le pauvre petit Marcel.

Patrick Modiano : ouf,  l’enfance est finie

plume

Né en 1945, le Prix Nobel de Littérature 2014 vécut sa propre libération le jour de ses 21 ans. Il vit  son douteux homme d’affaires de père dans des halls de gare, et sa mère, une piètre actrice, le temps qu'elle le place en internat. Son frère cadet, sa seule complicité familiale, fut emporté par une leucémie à l’âge de dix ans. Cela s’appelle Un Pedigree : «A l'école du Montcel se trouvaient des enfants mal-aimés, des bâtards, des enfants perdus. Je me souviens d'un Brésilien qui fut pendant longtemps mon voisin de dortoir, sans nouvelles de ses parents depuis deux ans, comme s'ils l'avaient mis à la consigne d'une gare oubliée. »

Albert Camus, fidèle à Belcourt

Camus écolier

Grandir sans père dans un quartier de misère nommé Belcourt (Alger) et se distinguer par le travail pour espérer en sortir un jour. Etre Prix Nobel de Littérature, sans que cette mère totalement illettrée, mutique et à moitié sourde, à l’amour fait d’«émouvante indifférence», ne  s’en doute seulement. A 24 ans, Camus affirme : « Je sais que ma source est dans L'Envers et l'endroit, dans ce monde de pauvreté et de lumière où j'ai longtemps vécu et dont le souvenir me préserve encore des deux dangers contraires qui menacent tout artiste, le ressentiment et la satisfaction.» L'incisive lucidité du dénuement : « Ce n'est plus d'être heureux que je souhaite maintenant, mais seulement d'être conscient. »

Amélie Nothomb, la relation toxique

Amélie Nothomb

Elle en a fait sa rentrée littéraire 2017 : dégoupiller la jalousie mère-fille. « Maman, j'ai tout accepté, j'ai toujours été de ton côté, je t'ai donné raison jusque dans tes injustices les plus flagrantes, j'ai supporté ta jalousie parce que je comprenais que tu attendais davantage de l'existence, j'ai enduré que tu m'en veuilles des compliments des autres et que tu me le fasses payer, (…)  mais là, ce que tu fais devant moi, c'est mal. » Et sans ambiguïté.

Hervé Bazin, Folcoche ad vitam aeternam

Folcoche

C’est d’une langue fourchue, que Brasse-Bouillon décrie sa vipère de mère. Une réciprocité sans faille : « Tu n'es pas encore le plus fort, mon garçon (...). Tu me détestes, je le sais. Pourtant je vais te dire une chose : il n'y a aucun de mes fils qui me ressemblent plus que toi. » Une vraie carte-postale : « Où peut-on être mieux qu'au sein d'une famille ? Partout ailleurs ! ». Bons baisers de la haine.

Michel Tremblay, la grosse femme d’à côté

Michel Tremblay enfant

Ah, La saga des Desrosiers ! Un trombinoscope familial, que l’œuvre littéraire de Michel Tremblay : on s’y love comme le petit garçon, sur le canapé Z-Boy du quartier populaire du Montréal des années 50. Rhéauna, la grosse femme qui tricote entre Béatrice et Mercedes, les deux voisines prostituées, c'est maman Tremblay. C'est elle, qui lui a donné le maladif goût de lire.  Avec lui, on va chercher les livres à la bibliothèque : parce que chez des gens comme ça, un livre, ça ne s’achète pas.

 

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