Ces écrivains de la Seconde Guerre mondiale

Ces écrivains de la seconde guerre mondiale
Pierre Niney dans le rôle de Romain Gary (La Promesse de l'aube, 2017) - © Julien Panié

A l’instar de la Grande Guerre, la Seconde Guerre mondiale a vu de nombreux écrivains témoigner dans leurs œuvres de leur expérience des combats et de l’horreur concentrationnaire. Pour certains, cette expérience marqua le début de leur carrière littéraire, pour d’autres, elle fut l’ultime sujet qu’ils relatèrent. Tous néanmoins témoignent avec sensibilité sur une expérience traumatisante qui a marqué leur vie à jamais.

Guy Sajer

Guy Sajer

Né d’un père français et d’une mère allemande, Guy Sajer a 17 ans et vit à Wissembourg, dans une Alsace annexée au IIIème Reich, lorsqu’il est mobilisé dans la Wehrmacht en 1942. Il est au départ enthousiaste de servir dans l’armée allemande, convaincu que ses deux pays d’origine sont alliés. Envoyé sur le front de l’est, il est affecté aux transports en raison de son jeune âge. Cela ne l’empêchera pas de connaître le terrible hiver russe, la faim, la peur et la terrifiante guerre de maquis qu’imposent les partisans soviétiques aux arrières allemands.

En 1943, afin de suivre ses camarades, il se porte volontaire pour une unité d’élite, la division Grossdeutschland. Après un sévère entraînement, il est envoyé en première ligne. Son véritable baptême du feu a lieu à la terrible bataille de Koursk durant l’été. Il découvre l’horreur des affrontements avec l’Armée Rouge, la démence des combats, les hommes qui tombent par milliers ou qui sont atrocement mutilés et la terreur de la mort.

Il connaît ensuite la désastreuse retraite sur le Dniepr, un nouvel hiver glacial, la décomposition des armées allemandes en Biélorussie, le repli en Prusse Orientale, l’évacuation in extremis par la mer vers l’ouest de l’Allemagne, avant d’être fait prisonnier par les Alliés, épuisé.

Après la guerre, il se lance dans une carrière de dessinateur et scénariste de bandes dessinées sous le pseudonyme de Dimitri. Ce n’est qu’en 1967 qu’il publie son histoire, Le Soldat oublié, dont le critique René Maine dira dans le Journal du Dimanche : « Je viens de lire le livre le plus fantastique, le plus impitoyable qui ait jamais été écrit sur la guerre […]. Son livre est un document qui fera date dans l’histoire de la fureur des hommes. » Il témoigne notamment de sa naïveté vis-à-vis de la propagande, des souffrances quotidiennes à travers les marches épuisantes, la dysenterie, le manque de nourriture, le froid, la boue et la férocité des combats face aux soviétiques, mais également de la fraternité avec ses camarades de combat, de l’admiration pour son chef de compagnie qui console ses hommes et les aide moralement, et de sa profonde amitié avec Halls, son compagnon d’infortune.

Vassili Grossman

Vassili Grossman

Né dans la Russie tsariste, Vassili Grossman épouse rapidement les idéaux communistes et soutient les Bolcheviks. Après avoir été ingénieur, il décide de se lancer dans l’écriture au cours des années 30. Réformé militaire pour cause de tuberculose, il se porte volontaire pour le front, lorsque l’Allemagne envahit l’Union Soviétique en juin 1941, comme reporter à l’Etoile Rouge, le journal de l’armée.

Il va dès lors suivre tous les combats de la guerre germano soviétique : les premières défaites de l’armée rouge, la défense de Moscou, la décisive bataille de Stalingrad (il y demeure des mois, au plus près des combats, qui le marqueront profondément), le repli des Allemands et la prise de Berlin. Toujours au plus près de l’action, il décrit avec minutie et fidélité les évènements dans ses articles, qui sont très appréciés des soldats de l’armée rouge, ceux-ci les reconnaissant comme les seuls récits retraçant fidèlement la réalité de la vie au front. Il devient très vite célèbre dans toute l’URSS.

Après la guerre, il se lance dans l’écriture d’un roman fleuve, Vie et destin (le titre s’inspire clairement de Guerre et Paix de Tolstoï), qui retrace son expérience de la guerre à travers une multitude de personnages et de situations. S’il y exalte le courage et l’héroïsme des soldats russes, il ne se prive pas de critiquer la brutalité du régime stalinien, évoquant les déportations de masse, les purges sanglantes, les famines en Ukraine ou encore la violence des commissaires politiques.

Grossman achève son récit en 1962, et il espère bien être publié, en profitant de la libéralisation du régime sous Khrouchtchev. Mais le leader soviétique fait immédiatement interdire le livre, et le KGB procède à la saisie de l’ouvrage et de toutes les copies. Effondré, Grossman meurt en 1964, sans avoir vu la publication de son œuvre la plus monumentale.

Dans les années 70, des brouillons sont miraculeusement retrouvés par Sakharov qui les transfère à l’ouest. Le livre sortira finalement en Russie dans les années 90, il sera considéré comme LE livre majeur sur la guerre à l’est.

Joseph Kessel

Joseph Kessel

Né en Argentine, Joseph Kessel fait ses études secondaires à Nice puis au lycée Louis le Grand à Paris. Infirmier-brancardier pendant quelques mois en 1914, Il obtient sa licence l’année suivante puis devient pilote dans l’armée de l’air. Il se servira de cette expérience pour écrire son premier grand succès littéraire, L'Equipage.

Durant l’entre-deux-guerres, Kessel réalise de nombreux reportages à travers le monde, assouvissant des deux passions, l’aventure et l’écriture. Il est correspondant pendant la guerre d’Espagne et la Drôle de Guerre.

Après l’armistice de 1940, il rejoint un réseau de résistance avec son ami Maurice Druon, puis part à Londres pour s’engager dans les Forces Aériennes Françaises Libres. C’est dans un pub Londoniens qu’il compose avec Druon Le chant des Partisans. Il publie peu de temps après L’Armée des ombres, en hommage à ses camarades résistants. Le roman sera adapté au cinéma par Jean-Pierre Melville (lui-même ancien résistant) en 1967, avec Lino Ventura et Simone Signoret. Il est de ceux qui décrit le mieux ces combattants de l’ombre, leurs activités, les risques qu’ils prennent, et souvent leur destin tragique.

Après la guerre, il poursuit sa carrière de correspondant, avant d’être élu à l’Académie Française en 1962. A sa disparition, François Mauriac dira : « Il est de ces êtres à qui tout excès aura été permis, et d’abord dans la témérité du soldat et du résistant, et qui aura gagné l’univers sans avoir perdu son âme ».

 

Alexandre Soljenitsyne

Soljenitsyne

Né en 1918 dans le Caucase, Soljenitsyne, bien que passionné de littérature, choisit de poursuivre des études de mathématiques et de physique. Lorsque la guerre éclate en 1941, il est engagé dans l’Armée Rouge, où sa conduite exemplaire au feu lui vaut plusieurs décorations. Mais au début de 1945, il est arrêté par le NKVD qui a intercepté sa correspondance privée où il critique Staline. Il est condamné et déporté vers le Goulag où il restera jusqu’en 1953. Réhabilité en 1956, il rédige Une journée d’Ivan Denissovitch qui paraît en 1962, grâce à l’autorisation de Khrouchtchev. C’est un roman court, au style épuré et direct, qui décrit la journée « ordinaire » d’un prisonnier du goulag, à travers les privations, la maladie, le froid et les vexations. Utilisant à la fois un ton humoristique, philosophique, voire lyrique, Soljenitsyne dénonce le totalitarisme stalinien, en décrivant cette journée infernale du personnage principal, qui finit par mourir sans se rendre compte de son agonie.

L’onde de choc provoquée par l’œuvre est gigantesque et ébranle toute l’URSS. Mais après la prise du pouvoir par Brejnev, Soljenitsyne a de plus en plus de mal à être édité, et il est finalement expulsé et déchu de sa nationalité soviétique. Il n’en restera pas moins un des écrivains les plus célèbres au monde.

Robert Merle

Robert Merle

Elève des classes préparatoires (Khâgne et Hypokhâgne) au lycée Louis-le-Grand, Robert Merle, titulaire d’une licence de philosophie et agrégé en Anglais, est mobilisé en 1939 en tant qu’agent de liaison avec les forces britanniques. En juin 1940, il se retrouve bloqué dans la poche de Dunkerque, encerclée par la Wehrmacht ; alors que les troupes britanniques sont évacuées par mer, les 40 000 soldats français qui ont tenu jusqu’à la dernière cartouche sont faits prisonniers, dont lui-même. Il ne reviendra en France qu’en 1943.

Très marqué par la violence des combats et sa longue captivité, Robert Merle s’inspirera souvent des hommes qu’il a connus durant cette période pour les personnages de ses romans. Le plus célèbre est sans aucun doute Week-end à Zuydcoote, qui recevra le prix Goncourt, et qui relate le destin d’une poignée de soldats français assiégés à Dunkerque.

Primo Levi

Primo Levi

Né à Turin, Primo Levi grandit au sein d’une famille de la moyenne bourgeoisie. Titulaire d’un diplôme de chimie en 1941, il est épargné par les lois antisémites peu suivies par le régime fasciste. Mais l’instauration de la république sociale italienne en 1943, qui dirige la partie nord de l’Italie de manière beaucoup plus brutale suite au débarquement allié, il entre dans la résistance et rejoint les partisans. Mais son groupe est arrêté par les milices fascistes, et il est envoyé à Auschwitz. Il a 24 ans.

C’est sa jeunesse qui lui permet d’éviter les chambres à gaz, il est incorporé aux équipes d’ouvriers d’une usine de caoutchouc. Il manque à plusieurs reprises de mourir d’épuisement. Atteint de scarlatine, il est abandonné à l’infirmerie tandis que les SS évacuent le camp au début de 1945. Il est sauvé par l’arrivée de l’Armée Rouge le 27 janvier et retourne en Italie. Traumatisé à vie, il parvient à retranscrire son effroyable expérience dans Si c’est un homme, qui parait en 1947 dans un faible tirage. Le livre est réédité en 1957 et finit par faire le tour du monde. Il décrit avec un terrifiant réalisme les conditions de vie dans les camps de concentration, l’horreur de la déshumanisation, la perte de dignité des prisonniers, l’absence de solidarité, la souffrance, la faim, le froid, la mort. Le récit comprend de nombreux passages de la Divine Comédie de Dante, où l’Enfer semble s’être installé sur terre. Il est considéré comme le témoignage majeur sur la Shoah.

Le passage le plus connu est celui où, rongé par la soif, l'auteur se saisit d'un bloc de glace qu'il espère pouvoir lécher.

« [...] je n'ai pas plus tôt détaché le glaçon, qu'un grand et gros gaillard qui faisait les cent pas dehors vient à moi et me l'arrache brutalement. « Warum ? », dis-je dans mon allemand hésitant. « Hier ist kein warum » [Ici, il n'y a pas de pourquoi] »

Romain Gary

Romain Gary

De son vrai nom Roman Kacew, il est né dans l’actuelle Lituanie, qui faisait partie de l’Empire Russe jusqu’à la fin de la Grande Guerre.

Sa famille arrive en France en 1928, à Menton. Après des études de droit, il fait son service militaire en 1938 dans l’Armée de l’Air, et finit mitrailleur, au grade de sergent. C’est dans cette armée qu’il fait la guerre jusqu’en juin 1940. Admirateur du général de Gaulle, il fuit vers Londres et s’engage dans les Forces Aérienne Françaises Libres, comme Kessel. Il sert en Afrique du nord, en Syrie, en Palestine, puis participe aux bombardements aériens sur l’Allemagne. Ce n’est qu’en 1944 qu’il apprend la mort de sa mère, survenue trois ans plus tôt.

« Il me fallut plusieurs heures pour connaître la vérité. Ma mère était morte trois ans et demi auparavant, quelques mois après mon départ pour l'Angleterre. Au cours des derniers jours qui avaient précédé sa mort, elle avait écrit près de deux cent cinquante lettres, qu'elle avait fait parvenir à son amie en Suisse. Je continuai donc à recevoir de ma mère la force et le courage qu'il me fallait pour persévérer alors qu'elle était morte depuis plus de trois ans. Le cordon ombilical avait continué à fonctionner. »

Cette expérience de la guerre, la déchirante séparation avec sa mère, la nouvelle de sa mort, l’inspireront pour son livre le plus célèbre, La promesse de l’aube.

Romain Gary est à ce jour le seul écrivain ayant reçu deux fois le prix Goncourt, ce qui est normalement impossible au vu du règlement, mais le fait d’avoir écrit les Racines du ciel sous son nom et La vie devant soi sous le pseudo d’Emile Ajar fait de lui une étonnante exception !

Vercors

Vercors

C’est le pseudo de résistance de Jean Bruller, né en 1902 à Paris. Malgré l’obtention d’un diplôme d’ingénieur, il décide très tôt de se lancer dans l’écriture  et l’illustration à travers des chroniques dans divers journaux.

Pacifiste jusqu’en 1938, il est mobilisé au début de la guerre. Après la débâcle, il entre en résistance et prend comme pseudonyme le nom de ce massif alpin, sans savoir qu’il sera le théâtre d’un sanglant affrontement entre l’armée allemande et les maquisards en 1944.

Il publie clandestinement en 1942 la nouvelle Le silence de la mer, dédié à Saint-Pol-Roux, l’écrivain breton qui meurt de chagrin quand son manoir contenant tous ses textes est pillé par un soldat allemand. Dans cette histoire où un vieil homme et sa petite fille opposent un mutisme absolu à l’officier allemand logé chez eux, Vercors évoque une résistance muette malgré la douleur, la colère et l’humiliation, mais également la dignité, la constance, ainsi qu’une profonde humanité à travers le personnage de l’officier allemand érudit, amoureux de la culture française.

Antoine de Saint-Exupéry

Saint-Exupéry

On ne présente plus le célèbre aviateur-poète, auteur de l’inoubliable Petit Prince. Passionné d’aviation, Saint Ex’ a participé à la grande aventure de l’Aéropostale avec ses amis Mermoz et Guillaumat dans les années 30. Cette grande épopée lui a inspiré des textes inoubliables, tels que Terre des Hommes, Vol de Nuit ou Courrier Sud. Lorsque la guerre éclate, il sert comme capitaine dans l’Armée de l’air, dans une escadrille de reconnaissance. Lors de l’invasion allemande, il effectue plusieurs missions périlleuses, ce qui lui vaut la Croix de Guerre avec Palmes.

Démobilisé en 1940, il écrit Pilote de guerre, qui relate ses derniers mois de combat, lorsque la Luftwaffe, très supérieure en nombre, combat une aviation française débordée mais valeureuse, qui tente courageusement de résister. Il rend ainsi hommage à ses camarades de combat et à ses supérieurs qui font face sans faiblir à la ruée allemande. Il part ensuite aux Etats-Unis pour convaincre les Américains d’entrer en guerre, en mettant en avant Pilote de guerre, qui sensibilise le public américain.

Après avoir confié son dernier manuscrit, le Petit Prince, à une américaine, il part en 1943 en Afrique rejoindre les Forces Françaises libres malgré son âge. Il rejoint une unité combattante l’année suivante en Sardaigne, puis en Corse.

Il disparaît en mer à bord de son P-38 Lightning le 31 juillet 1944, sans que les circonstances de sa mort ne soient résolues. La veille de sa mort, il avait écrit : « Si je suis descendu, je ne regretterai absolument rien. La termitière future m’épouvante. Et je hais leur vertu de robots. Moi, j’étais fait pour être jardinier. » Il ne se doutait pas alors que le Petit Prince deviendrait le livre le plus lu au monde… Après la Bible !

 

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