Ces écrivains bipolaires (et géniaux)

écrivains bipolaires
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« Nous autres de la création sommes tous fous. Certains sont affectés par l'allégresse, d'autres par la mélancolie, mais tous sont plus ou moins malades », déclare Lord Byron. Les troubles psychiques et le souffle de la création ont longtemps semblé aller de pair. Ah, cette propension à interroger l’existence ! Point de génie sans fêlure. Et de fait, nombreux sont les artistes, parmi lesquels les écrivains, affectés par les pathologies psychiatriques. Paradoxalement, leurs périodes de désespoir n'entament aucunement leur productivité. Quasiment tous ceux que nous évoquons ci-dessous (liste malheureusement non exhaustive) font l'épreuve d'une vie endeuillée ou marquée par des traumatismes, des chocs ou l'atavisme familial... Des blessures et des deuils, dont l’œuvre sera la transformation.

Edgar Allan Poe

Edgar Allan Poe

Son œuvres policières et d'épouvante - découvertes grâce à la traduction de Baudelaire en 1854 - teintées d'une ambiance mystérieuse et funeste, sont célébrées aujourd'hui encore. Le petit Edgar apprend à lire sur les pierres tombales ! Forcément, cela n'est pas sans conséquence... Il traverse une existence triste, semée de décès et de déconvenues, et une reconnaissance tardive. La malchance semble s'abattre régulièrement sur lui. Alors de nombreux troubles de l'anxiété le minent : peur de l'obscurité, perte de mémoire, accès de mélancolie, maladie de la persécution, hallucinations... Il noie sa dépression dans l'alcool et la drogue, tout en restant prolifique. Il tente de se suicider en 1848 en avalant du laudanum. L'année suivante il publie encore quelques nouvelles, avant qu'on le retrouve inanimé le 3 octobre 1849. Il meurt trois jours plus tard, à l'âge de 40 ans.

Mark Twain

Mark Twain

Sa vie est placée sous le signe de la perte. Seuls trois de ses huit frères et soeurs survivent à l’enfance et son père meurt quand il n’a que 11 ans. Plus tard son premier enfant mourra à 19 mois et une seule de ses trois filles vivra plus de trente ans. Il a toujours vécu entouré de morts. Alors qu'il accède à la notoriété en tant qu'écrivain humoriste, il pense que l'humour n'est pas de la littérature, il se sent inférieur et souffre de crise identitaire. La fin de sa vie est assombrie par des ennuis financiers, et surtout la mort de sa femme (sa première lectrice et son éditrice), de deux de ses filles, et d'un ami proche. La dépression revient encore plus forte. Il se console avec l'alcool. Si Tom Sawyer souhaitait pouvoir mourir temporairement, Mark Twain, désormais seul, souhaite une mort définitive : « Je suis venu avec la comète de Halley et j’espère qu’elle m’emportera avec elle. Dieu tout puissant s’est dit : voilà deux monstres inexplicables, ils sont venus ensemble, ils doivent partir ensemble ». Son vœu sera exaucé : il meurt un jour avant le passage de la fameuse comète.

Stephen King

Stephen King

Abandonné par son père, le jeune Stephen rencontre l'horreur à 4 ans, quand un train écrase un camarade de jeu sous ses yeux. À 11 ans, il écrit ses premières nouvelles. À 25 ans, ses trois premiers romans sont refusés par les éditeurs alors qu'il vit de façon précaire dans une caravane avec sa famille. Il frôle le désespoir. Pour ne pas sombrer dans une mélancolie naissante, il abuse des drogues et alcools. Sa mère meurt, ce qui achève de le fragiliser. Il finit par rédiger Carrie, qui le propulse vers le succès. En proie à des démons qui le poussent à battre ses enfants (comme le personnage de Shining), il a recours à une technique permettant de surmonter ses angoisses : écrire les pires choses qui puissent arriver. La bonne vieille dimension magique et superstitieuse ! Cet acte conjuratoire relevant de l'exorcisme fonde l'écriture du maitre de l'horreur. " Nous sommes tous attirés par la folie. Même la personne la plus équilibrée au monde. Nos circuits rationnels sont mal construits... Et la terreur est plus saine que la cocaïne ! " analyse-t-il.

Sylvia Plath

Sylvia Plath

L'une des plus grandes poétesses du 20e siècle souffre tout au long de sa vie d'adulte de troubles bipolaires aigus. Un amour fou, des voyages et la maladie sont la toile de fond d'écrits souvent très sombres. Son œuvre raconte ce qui se trame dans la tête d'une fille suicidaire, dans le corps d'une femme après une fausse couche, dans le cœur d'une femme éconduite. Alors qu'elle vient d'intégrer, en 1950, l'une des plus prestigieuses universités américaines réservées aux femmes, Smith College, Sylvia y commet sa toute première tentative de suicide. Plus tard, en 1963, elle détaille dans son roman autobiographique, la Cloche de détresse, l'épisode dépressif qu'elle a ainsi traversé en 1953, soigné par la thérapie de choc électrique. Après quelques années d’un amour fusionnel avec Ted Hughes, un jeune poète, et la naissance de deux enfants, elle divorce. L'hiver 1962-63 est l'un des plus rudes du siècle à Londres et, le 11 février 1963, au petit matin, elle met la tête dans le four de la gazinière et ouvre le gaz. Elle avait 30 ans. Sylvia Plath est devenue une icône dans les pays anglophones - chez les féministes particulièrement - dont la poésie, en grande partie publiée après sa mort, fascine comme la bouleversante chronique d'un suicide annoncé.

Tennessee Williams

Tennessee Williams

Le dramaturge était homosexuel, excessif, passionné, superficiel, vaporeux, alcoolique et désespéré... Damné, comme ses personnages. Entravé par le puritanisme et la folie inhérents à ses origines familiales, il se lance très jeune et à corps perdu dans l’écriture. C’est pourquoi il a une production considérable : plus de cent pièces, des romans, nouvelles, poèmes, une très volumineuse correspondance, un journal intime, des essais… La lobotomisation de sa sœur Rose est le drame de sa vie et peut avoir contribué à son alcoolisme. Très proche d'elle dans sa jeunesse, il s’en est détourné quand elle a commencé à manifester les premiers signes de schizophrénie. Puis, tout occupé à devenir 'Tennessee Williams' et à assumer sa vie d’artiste et ses amours homosexuels, il n’a pas pu empêcher à temps cette opération barbare. Par ailleurs ses échecs le blessent, le brisent, le rendent amer. Il boit de plus en plus et absorbe énormément de médicaments. En revanche, il ne cesse jamais d’écrire. Il meurt seul à l'âge de 71 ans, dans un hôtel de New York, étouffé par un bouchon...  ou peut-être bien d'une consommation excessive de drogue et alcool.

Emily Dickinson

Emily Dickinson

Son cas est tout à fait étrange et ses motivations restent, encore aujourd'hui, une énigme. L'isolement est pratiquement synonyme d'Emily Dickinson... Elle choisit la réclusion et passe la majeure partie de sa vie d'adulte chez ses parents. Dans un état de prostration, la poétesse est incapable de quitter sa chambre. Elle évite non seulement les transports, les apparitions publiques, mais aussi de parler avec ses congénères et lorsqu'elle le fait c'est à travers une porte entrebâillée. Pour autant, elle entretenait une correspondance assidue avec beaucoup de gens. Etait-elle dépressive, psychotique, agoraphobe ? Cela relevait-il du refus ou de l'incapacité d'avoir un comportement normé ? Pourquoi Emily acceptait-elle les relations amicales ou amoureuses par lettres mais sans contact physique ? Ses récits font la part belle aux thèmes de la souffrance, de la mort, de l'amour et de Dieu. Rien d'extravagant pour une poétesse ! Certains de ses biographes évoquent un chagrin d’amour… Alors que les morts se succèdent, Emily Dickinson voit son monde s’effondrer. À l’automne 1884, elle écrit « les décès ont été trop importants pour moi, et avant que mon cœur ait pu se remettre de l’un, un autre survenait » et voit « une grande obscurité arriver ». Elle s'éteint en 1886 à l’âge de 55 ans.

Virginia Woolf

Virginia Woolf

Elle pensait que les oiseaux chantaient en grec... Ça c'était la manifestation douce et poétique. Mais il y a plus tragique. La belle Virginia est assaillie par les pensées suicidaires depuis son jeune âge. Enfant battue, elle ne supporte pas le contact physique. « Telle une machine, mon cerveau vrombit et bourdonne sans cesse. J’ai l’impression qu’il monte en  flèche, et plonge pour ensuite être enterré dans la boue, mais pourquoi donc ? Pourquoi tant de passion ? » La folie de Virginia est diagnostiquée très tôt par son mari Leonard comme une psychose maniaco-dépressive et fait de leur vie un enfer pour lui et pour elle. Mais un enfer amoureux et superbement créatif. Virginia Woolf a des crises d’angoisse au point de ne plus pouvoir se lever. La publication de son premier livre l’amène à la psychose. Elle l'écrit et le réécrit pendant sept années. Après cette crise, Virginia Woolf sait clairement que sa création peut de nouveau l’amener « au bord du précipice ». Elle s'astreint donc désormais à respecter des périodes de calme, sans écriture. C’est dans les moments de maladie qu’elle trouve la naissance et la suite de ses romans. Sa création consiste à faire passer ce qu’elle a de plus particulier, sa folie, dans une fiction accessible au lecteur. Elle croit à l’écriture comme thérapie. Mais elle ne la protège pas des effets mortifères de chacune de ses crises. En 1941, le nazisme est là. Le monde a été englouti par la barbarie. Elle a l’impression qu’elle ne pourra plus écrire de livres. Après trois tentatives de suicide, elle remplit ses poches de pierres et se jette en 1941 dans la rivière Ouse, près de sa maison.

Romain Gary

Romain Gary

Ecrivain meurtri, sous-estimé par la critique, Gary était lui aussi un dépressif chronique, rongé par un mal-être morbide, sujet aux pulsions suicidaires. Il écrivait : “ Un bouton qui manque, un soulier trop petit, une clef perdue et je vois irrémédiablement la paix du suicide comme la seule solution ". Habitué des hôpitaux psychiatriques, il présente des troubles de la personnalité, des obsessions, des névroses, des hallucinations. En 1941, il réchappe au suicide : un ami se jette sur lui alors qu’il a déjà le revolver sur sa tempe. Suite à l’imposture Emile Ajar, au lieu de profiter de sa supercherie et d'en rire, Gary sombre dans un état d'angoisse abyssal. Le 2 décembre 1980, il entre dans sa chambre, s'étend sur son lit et se tire une balle dans la tête. Quelques heures auparavant, il a rédigé trois brefs paragraphes qui se terminent pas ces mots : « Je me suis enfin exprimé entièrement ». 

Ernest Hemingway

Ernest Hemingway

En 1961, retranché dans sa maison aux airs de bunker, dans l'Idaho, il souffre d'hypertension, d'un diabète le rendant aveugle, d'impuissance sexuelle, d'une cirrhose, d'un début de la maladie d'Alzheimer et surtout d'une dépression, décelée à l'adolescence. Devenu paranoïaque, il voit des agents du FBI partout ! Après une vie où il se pose constamment en homme à la virilité tapageuse : boxeur à barbe, pêcheur d'espadons, chasseur de fauves et combattant - on dénombre d'ailleurs 32 accidents (voiture, de bateau, de chasse) au cours de son existence ! - Hemingway met fin à ses jours peu avant son soixante-deuxième anniversaire, avec son fusil de chasse favori, après une séance d'électrochocs. Il ne laissera aucune explication, mais parmi ses dernières volontés, celle-ci : " Je préférerais que l'on analyse mon œuvre plutôt que les infractions de mon existence ". 

Antonin Artaud

Antonin Artaud

Dès sa seizième année, il manifeste des troubles nerveux, dont la cause n’a pas été éclaircie, et passe le reste de sa courte existence à gagner sa vie, au sens propre. Une vie en fulgurance et en affres. Le dessin comme le théâtre sont un temps salutaires. " Je souffre d'une effroyable maladie de l'esprit. Ma pensée m'abandonne à tous les degrés ". Antonin Artaud, " à la poursuite constante de [son] être intellectuel ", exige de lui-même une conscience augmentée du moindre supplément de lucidité. Il vit lui aussi la création comme une catharsis des troubles de l'humeur : " nul n’a jamais écrit ou peint, sculpté, modelé, construit, inventé que pour sortir de l’enfer ". Après des voyages au Mexique et en Irlande qui ne le sauvent pas, le poète, comédien, écrivain, est interné pendant près de 10 ans et subit un nombre considérable d’électrochocs. Ce n'est pas la maladie mais le cancer qui met fin, en 1947, à une activité intellectuelle aussi vivifiante que viscérale. 

JK Rowling

JK Rowling

Peut-être l'un des plus célèbres écrivains déprimés de l'ère moderne est-elle JK Rowling, créateur du monde magique d'Harry Potter ! Passionnée par l'écriture depuis l'enfance, elle rédige sa première nouvelle à 6 ans et son premier roman à 11 ans. Très jeune mère divorcée sans métier et sans argent, elle tombe dans une dépression sévère qui, paradoxalement, l'aide à se forger un caractère pour surmonter tous ses problèmes. Ecrire de la science fiction lui permet de s'échapper de sa propre vie. Aujourd'hui, elle se montre assez lucide sur cet état destructeur : " C'est très difficile de décrire la dépression à quelqu'un qui ne l'a jamais vécue, parce que ce n'est pas la tristesse. Je connais la tristesse : c'est pleurer et sentir. La dépression est une froide absence de sentiment, une sensation de vide. Je suis fière de m'en être sortie ". On le sait, l'histoire se finit bien... 

 

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