Ces écrivains au pied marin

Ces écrivains au pied marin
Jack London à bord du Snark, entre San Francisco et Hawaï, 1907 © Courtesy of Jack London Papers, The Huntington Library, San Marino, California

Homère, Victor Hugo, Jules Verne, Beaudelaire, Rimbaud, Hemingway, Melville... Nous avons largué les amarres sous la couette, grâce à eux. Et prenons aujourd’hui conscience de certaines menaces. Les écrivains au pied marin ne cessent de nous faire rêver, c'est pourquoi nous leur dédions cet article. Prenez place sur notre petit navire et à l'aventure !

Les origines : Homère, L’Iliade et l’Odyssée

ULYSSE

Bien joué, la ruse du cheval de Troie permit aux grecs d’entrer dans la ville et d’en finir avec un siège de dix ans. Mais après l’Iliade, le retour en Grèce : une Odyssée très mouvementée. Il faut dire qu’Ulysse ignorait que le cyclope Phylomène était le fils de Poséidon, le dieu du vent, qui le vengea de son œil crevé par Ulysse en soufflant la tempête. Ulysse en est passé du tourbillon gigantesque de Charybde, au  monstre marin à six têtes de Scylla, avant d’être l’otage pendant huit ans de Calypso. Happy end avec Pénélope, mais quelle épopée !

Chateaubriand, la poétique des tempêtes

CHATEAUBRIAND

Le jour de sa naissance, la tempête  était telle, que les Malouins en exposèrent les reliques de Saint-Malo, le fondateur de la cité corsaire : «J’étais presque mort quand je vins au jour. Le mugissement des vagues, soulevées par une bourrasque annonçant l’équinoxe d’automne, empêchait d’entendre mes cris. » L’incipit des Mémoires d’outre-tombe résume les auspices chahutées de  « ses » destinées. La tempête habitera le géant de la littérature : métaphore de la révolution de 1789, interrogation sur l’art, et clef de son moi : «J’ai désiré toute ma vie calme, et jamais je n’ai pu l’obtenir.»

Victor Hugo, la mer immense comme un océan

VH

Allez savoir si le paradis fiscal qu’est aujourd’hui l’île anglo-normande de Guernesey serait propre à l’écriture des Misérables. Les Travailleurs de la mer, eux, sont toujours là.  Et le dilemme entre la pêche côtière et les chaluts aussi. Visionnaire, Victor Hugo ! Notez qu’il découvrit la mer à 34 ans dans le Morbihan : face l’océan Atlantique. Et évoqua magistralement la force incoercible de l’océan depuis son exil de Guernesey en mer Manche. Mais l’océan, c’est la puissance du destin. Bon, la Méditerranée où il se rendit une fois, ne lui inspira rien du tout. 

Jules Verne, le père fondateur de tant de nos rêves

JULES VERNE

C’est l’auteur de chevet de J.M.G. Le Clézio. Et vous ? Les deux, mon capitaine !? En tous les cas, «force est de constater qu'il est devenu pour les Français un génie méconnu, dédaigné de ceux qui composent les anthologies de la littérature, relégué dans le purgatoire des «romanciers pour la jeunesse», en compagnie de Stevenson, Kipling ou Jack London. » A tort, « Il y a une rue «Julio Verne» à Mexico, des instituts, des lycées portent son nom partout dans le monde, et son portrait figure sur les timbres de pays tels que le Bhoutan, le Panama ou la Mauritanie.» Alors, repartez avec le Capitaine Hatteras au pôle Nord, où Jules Verne parlait déjà de la voie maritime (eh oui, le changement climatique) et Vingt mille lieues sous les mers, voir ce que cogite encore le capitaine Nemo.  

Herman Melville et la légende de Moby Dick 

HERMANN MELVILLE

Le roman total : l’aventure magistrale inspirée de faits réels. Et la métaphore. L’huile de baleine est le pétrole de l’époque. Elle sert à éclairer et à lubrifier les machines. Elle a fait partie de la conquête du Nouveau Monde. Capitaine tyrannique du Péquod, dont l’équipage est l’archétype de l’humanité, Achab veut se venger de ce cachalot qui lui a arraché une jambe. Ismaël, dans la Bible le premier fils paria d’Abraham et de sa servante Agar, raconte l’humanité embarquée. Et fait partie du voyage.

Beaudelaire, le miroir de l’âme

BEAUDELAIRE

Beaudelaire n’avait pas fait les Glénans. C’est normal, la vénérable école de voile naquit 90 ans après la disparition du poète, de toute façon nettement plus porté sur certains artifices pour tanguer. Mais c’est fou ce que son «Homme libre, toujours tu chériras la mer »  fait référence. Tu parles, Charles ! La mise au point  vint plus tard de Tabarly : «Aux doux rêveurs qui s'imaginent trouver la liberté sur la mer, je suggérerais d'aller la chercher ailleurs.» 

Pierre Loti, « quelque chose qui s’appelait la mer »

PIERRE LOTI

L’ordre de mission : «rendez-vous à l’île de Pâques ». L’aspirant de première classe Julien Viaud a déjà fait escale à Dakar qui lui inspirera Le Roman d’un spahi son premier ouvrage, quand la reine tahitienne Pomaré lui donne le surnom de Loti, une fleur tropicale. L’île de Pâques, Tahiti, le Tonkin, le Japon, la Turquie bien sûr, et puis le pays Basque. Sa première impression marine ? «J’étais arrivé le soir, avec mes parents, dans un village de la côte saintongeaise, dans une maison de pêcheurs louée pour la saison des bains. Je savais que nous étions venus là pour une chose qui s’appelait la mer (…)». (Le roman d’un enfant).

Jack London, Moby Dick II   ?

JACK LONDON

 Le loup des mers, c’est lui : Loup Larssen, qui chasse le phoque  avec un équipage de brutes épaisses comme lui. Jusqu’au jour où il sauve de la noyade l’homme de lettres Humphrey van Weyden. Lequel, au bout du compte, sauvera l’autre ? L’un des trois grands romans marins de Jack London, très déçu qu’il soit reçu comme un récit  aventure, au lieu d’un nouveau Moby Dick.

Paul Valéry, « Le vent se lève !... Il faut tenter de vivre ! »

PAUL VALERY

Comment résister au plaisir de rappeler que Paul Valéry était  né d’un père corse et d’une mère génoise ? La preuve par la poésie qu’ils ne sont donc pas tous à mettre dans le même sac, même si l’auteur du Cimetière marin avait le sens aigu du paradoxe. « Le vent se lève !... Il faut tenter de vivre ! », c’est à la vingt-quatrième strophe. Il ne vous reste plus à lire que les vingt-trois précédentes pour trouver «La mer, la mer, toujours recommencée ! ». En compagnie de Brassens : «que mon cimetière soit plus marin que le sien», pom, pom !

Saint-Pol Roux, l’ermite de Camaret

ST POL ROUX

En bout de la presqu’île de Crozon, un pauvre panneau sur un mur indique « manoir de Saint-Pol-Roux, prudence, des pierres peuvent se détacher ». Une ruine, et une poésie tombée en désuétude. Ce natif de Marseille « écrivait des vers comme d’autres pêchent des sardines », ce qui en terme de pêche, n'est pas si simple. Est-ce la raison ?  André Breton et les surréalistes aimèrent sa poésie, au point d'organiser un banquet à La Closerie des Lilas en son honneur. Il tourna au pugilat : affolé, l'insolite breton fichut le camp. Puis les nazis saccagèrent sa poésie.

Vercors, Le silence de la mer

VERCORS

L’officier allemand Werner Von Ebrennac est un musicien cultivé. Il espère pouvoir rompre le silence de la résistance passive d’un homme et de sa nièce,  dont une chambre a été réquisitionnée. Eux aussi, devinent la nature raffinée du personnage. Mais ce silence, tel celui de la mer empli de vie en profondeur, change dramatiquement de nature. Vercors dédia  sa première parution aux Editions de Minuit qu’il venait de fonder, à St-Pol Roux

Hemingway, eh oui,  Le vieil homme et la mer

HEMINGWAY

L’honneur de Santiago est sauf : pour ne pas être bredouille, il a dû aller le chercher plus loin que les autres. Il peut rentrer au port, même si la preuve de sa lutte digne avec le marin a été lâchement dévorée par les requins.  Il n’en reste plus que la tête et l’arête. Mais le jeune Manolin pourra revenir pêcher avec lui : «l'homme n’est pas fait pour la défaite. Un homme, ça peut être détruit, mais pas vaincu.»

Cocteau, Le printemps au fond de la mer

COCTEAU

C’est un poème merveilleux, que Le printemps au fond de la mer : «Le fond de la mer a ses saisons (…) Le corail bourgeonne et les éponges respirent l’eau bleue à pleins poumons (…)Les fleurs dorment debout et il y en a une foule qui disent adieu. Les poissons manchots se posent dessus. Ils donnent de gros baisers à la mer. » Cocteau aimait la Méditerranée, "son cobalt, ses saphirs, ses turquoises", surtout depuis le balcon de l’hôtel Welcome de Villefranche-sur-Mer. En face, la chapelle St Pierre servait de remise à filets aux pêcheurs. Il obtint d'en peindre les fresques.

Jacques-Yves Le Toumelin, initiatique

LE TOUMELIN

Quand il largue les amarres, ce 19 septembre 1949 au Croisic, son père pense qu’il va se noyer. Avec un tirant d’eau de moins de deux mètres, un gréement à corne, sans  cockpit ni moteur auxiliaire, le Kurun – le Tonnerre en breton – est un cotre dépassé. Tabarly veut prendre la mer de vitesse : Jacques-Yves Le Toumelin fait un tour du monde en trois ans. Le très beau récit d’un citoyen du monde élégamment timide dont, esprit de famille, la sœur a été la maman du moine bouddhiste Matthieu Ricard.

Luis Sepulveda, Le Monde du Bout du Monde

SEPULVEDA

… ou l’art de devenir marin et militant écologique. Révélé par Le Vieux qui lisait des romans d'amour, l’écrivain chilien décrit notre monde : un bateau-usine japonais chasse la baleine bleue, en violation du moratoire. Un journaliste qui a monté une agence de presse alternative à Hambourg, se rend sur place. «Je trouve parfois les dauphins beaucoup plus sensibles que les êtres humains, et plus intelligents. C'est l'unique espèce animale qui n'accepte pas de hiérarchie. Ce sont les anarchistes de la mer».

Jean-François Deniau, «Je suis un amateur »

DENIAU

Il avait été élu à l’Académie Française et à l’Académie de Marine (en remplacement d’Eric Tabarly). En 1988, alors journaliste et toujours militant des Droits de l’Homme, l’ex-ministre embarque avec Médecins du Monde, pour constater la réalité des boat-people vietnamiens. En 1995, après un triple pontage, il traverse l'Atlantique à la voile avec le skipper Nicolas Hénard. «Amateur, cela veut dire "qui aime", et c'est bien de cela qu'il s'agit. J'aime la mer et j'aime être en mer. (…) j'aime le bouillon chaud dans le thermos au pied du barreur et l'étoile qu'on prend un temps pour cap la nuit. » (La mer est ronde).

J.M.G. Le Clézio, «Comment pouvons-nous les renvoyer à la mort ? »

LE CLEZIO

Le 5 octobre 2017 sur l’antenne de France Inter, le Prix Nobel de Littérature 2008 en appelait à la responsabilité au regard de la tragédie des migrants. La mer, pour beaucoup, synonyme de tragédie et de mort. L’inverse de cette liberté si joliment décrite dans Celui qui n’avait jamais vu la mer. Même dans Mondo, il y a ce peintre du dimanche qui peint des bateaux. Et la question est toujours la même : « voulez-vous m’adopter ? »

Catherine Poulain, Le Grand Marin est une femme

Catherine POULAIN

A vingt ans, Catherine Poulain saute dans un autocar de nuit : «Je ne veux pas mourir d’ennui (…). » Au revoir Manosque, «salut, je vais pêcher en Alaska.» Sans licence de pêche, ni visa d’Immigration. Et sans savoir faire un nœud de marin. Juste avec un sac et un anorak qui perd ses plumes. Dix dans un monde d’hommes qui chiquent, boivent de la bière, n’ont pour certains pas vu une femme depuis des années, et puent. Elle embarque sur le Rebel d’égale à égal, pour une des pêches les plus dures au monde.

Simon Leys, carrément L’anthologie

LEYS

Mea culpa, cette liste est défaillante. Mais la mer, comme le disent les pêcheurs, « c’est grand, pour un seul  homme ».  Et l’inspiration, infinie. Simon Leys s’est attelé à cette tâche : l’anthologie, La mer dans la littérature française - de François Rabelais à Pierre Loti. La suite ? Pourvu que jamais ne s’écrive la page de l’accaparement mercantile des mers : " Qu'il y ait toujours à notre porte /Cette aube immense appelée mer ". Voilà, c’est mieux dit par  Saint-John Perse.

 

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