Ces écrivains amoureux des îles

ces écrivains amoureux des îles
© Aaron Ang

Ces lieux sont des havres d’isolement, en pleine mer, coupés du reste du monde. Qu’ils soient objet de fascination ou terre d’exil, exotique ou proche, imaginaire ou réel, les auteurs nous en ramènent des carnets de voyage émerveillés ou choisissent d’y faire échouer leurs personnages, pour des aventures extra-ordinaires. Peut-être des destinations pour vos prochaines vacances ?

Guy de Maupassant et la Sicile

En 1890, l’auteur de Bel-Ami fuit l’Exposition universelle qui se tient à Paris. Il embarque pour une errance douce et tranquille le long de la côte italienne de Méditerranée et arrive en Sicile. Face aux beautés architecturales de l'île qu'il appelle « demeure des dieux et du diable », Maupassant éprouve la nostalgie de la beauté antique et le dégoût de sa propre civilisation qui a perdu le sens du beau, enlaidie par l'industrie et ses bourgeois. Il offre dans La Vie errante un guide des merveilles siciliennes : Catacombes de Palerme, Vénus de Syracuse, illustré de " marines " comme autant d'enluminures poétiques ou techniques sur la navigation à voile.

« Ces hommes-là, ceux d'autrefois, avaient une âme et des yeux qui ne ressemblaient point aux nôtres, et dans leurs veines, avec leur sang, coulait quelque chose de disparu : l'amour et l'admiration du Beau. »

Herman Melville et Nantucket

C’est sur cette île qu’appareille le baleinier Péquod. A son bord, Ismaël et le capitaine Achab, à la recherche de Moby Dick, un gigantesque et mystérieux cachalot blanc. Située à une quarantaine de kilomètres de Cap Cod, dans le Massachusetts, Nantucket est le premier port baleinier au monde au milieu du XIXe siècle. Elle aurait été, selon Melville, occupée par les Indiens qui lui aurait donné son nom de « terre lointaine ». Ce mouchoir de poche (5 km sur 2) au relief plat, émaillé en son centre de petits lacs et de landes sauvages, est devenu aujourd’hui une élégante station balnéaire, refuge pour la gentry bostonienne, et submergé de touristes l’été…

« J’étais résolu à ne prendre la mer que sur un navire de Nantucket, parce que tout ce qui se rapportait à cette fameuse vieille île était, pour moi, empreint d’un charme subtil et violent qui m’envoûtait. D’autre part, si, récemment, New Bedford s’était assuré le monopole de l’industrie baleinière, laissant bien à la traîne cette pauvre vieille Nantucket, celle-ci la vit naître […]. D’où partirent, sinon de Nantucket, les pêcheurs aborigènes, les Peaux-Rouges, lançant leurs pirogues à la poursuite du Léviathan ? »

Robert Louis Stevenson et les Samoa

Ecrivain bohême et voyageur impénitent, RLS (pour les intimes) est au faîte de sa gloire lorsqu'en 1890, au terme de maintes pérégrinations, il décide qu'il ne bougerait plus l’archipel polynésien des Samoa. L’auteur de L’île au trésor souffre alors de problèmes respiratoires aigus et le climat des îles est bénéfique pour sa santé. Il acquiert 125 hectares d'une terre recouverte d'une épaisse forêt primaire, et transforme cette terre sauvage en une opulente plantation. Fasciné par la civilisation et les mœurs des peuples du Pacifique, il s’engage auprès d’eux, devenant même chef de tribu ! Aux rares occidentaux qui lui rendent visite, il apparait comme un clochard squelettique, aux yeux brillants de fièvre, qui ose prendre le parti des indigènes contre leurs braves colonisateurs britanniques, allemands et américains… Il y passe les quatre dernières années de sa vie.

« Je n’avais pas rêvé que puissent exister de pareils lieux. »

Henry Miller et Poros

En novembre 1939, Henry Miller quitte Paris pour la Grèce, persuadé qu’elle appartient encore aux dieux de l’Olympe. Il rejoint son ami Lawrence Durrell à Corfou. Pendant neuf mois, un long périple le conduit dans le Péloponnèse, sur les îles d’Hydra, Poros, Spetses, et en Crète. Il en tire le récit d’un émerveillement, Le Colosse de Maroussi. Des années plus tard, en 1972, conscient de la désillusion que pourrait provoquer un retour en Grèce, l’auteur de Tropique du Cancer écrit : « Pour moi, la Grèce n’est plus un endroit. Elle est un état d’esprit. »

« La mer était là, mais la côte aussi, les chèvres l'escaladaient. Les champs de citronniers étaient visibles et l'ivresse provenant de leur parfum nous avait déjà saisis et nous entraînait jusqu'à ce que nous succombions.
Je ne sais pas ce qui m'a touché le plus profondément, les vergers de citronniers, juste en face ou Poros elle-même quand soudain j'ai réalisé que nous naviguions dans les rues. S'il est un rêve qui me plaît par-dessus tout, c'est celui de naviguer sur terre. Entrer à Poros donne l'illusion de la profondeur du rêve. »

J.M.G Le Clézio et l'île Maurice

Dans le Chercheur d’or, il explore « son » île, sa « petite patrie », évoque la mer, le soleil, les noms magiques et les mythes attachés à ces lieux. Cet écrivain nomade refait à chacun de ses livres le voyage, initiatique et fondateur de ses aïeux, un clan morbihanais émigré au XVIIIe siècle à Maurice (qui s’appelait alors l’île de France). Dans leur sillage, il nous fait visiter cette île, ainsi que Rodrigues et l'archipel des Mascareignes. Le Clézio continue d’y passer une partie de l’année, ainsi qu’en Bretagne, d’où ses ancêtres sont partis coloniser l’océan Indien.

« Une île, c'est toujours la dernière borne avant l'infini. C'est toujours l'étrangeté. C'est la mer, alliée à l'étrangeté. On dit insulaire pour qualifier l'appartenance, mais l'insularité, au fond, qu'est-ce que c'est? C'est le lancinant désir de sortir de l'île, à quoi tout l'horizon invite, de quelque côté qu'on se tourne. »

Agatha Christie et les Canaries

Des plages paradisiaques, des volcans impressionnants, des dunes de sable, des forêts luxuriantes et un ciel spectaculaire toujours bleu et dégagé… En clair, les paysages des îles Canaries sont une vraie source d'inspiration pour les écrivains ! Loin de son cher Devon, la reine du crime trouve un nouveau souffle sous le soleil de Tenerife pour achever la rédaction du « Train bleu ». Elle y écrit aussi « L’Enigmatique Mr. Quinn » et la nouvelle « Treize Problèmes » où elle cite de nombreux villages de l’île. Une des nouvelles de Miss Marple a également pour cadre cet archipel. Agatha Christie se régale de son « climat doux et ensoleillé, ses plages délicieuses et la vie du port ».

Ernest Hemingway et Bimini, Cuba et les « Jardines del Rey »

Des Bahamas à Cuba, les îles inspirent l’auteur nobélisé du Vieil homme et la mer. Dans les années 30, Hemingway se rend à Bimini, minuscule atoll des Bahamas baigné d’une eau bleu profonde. L’écrivain y situera le premier volet de la trilogie Tom Hudson, son double fictif, un peintre qui vit loin de la ville et s’inspire des îles. Iles à la dérive se poursuit à Cuba et dans les cayes des « Jardines del Rey », ces petits îlots bas de sable et de corail dispersés dans l’Atlantique au nord-est de La Havane. Il tombe immédiatement amoureux de Cuba lorsqu'il y débarque en 1932 pour pêcher. Il n'existe aucun endroit où il a passé autant de temps : 25 ans. C’est aussi là qu’est né En avoir ou pas (devenu pour le cinéma Le port de l'angoisse).

« C’était une longue plage blanche avec des cocotiers derrière (…) Il n’y avait personne sur la plage et le sable était si blanc qu’il éblouissait. »

Daniel Defoe et l'île de Juan Fernandez

Son roman Robinson Crusoé est tiré de l’histoire véridique d’un marin abandonné, pour s'être rebellé, sur l'île de Juan Fernandez, au large du Chili, de 1705 à 1709. Ce lieu isolé tient ici l’un des rôles principaux. C’est quand Robinson se rend compte qu’il est encerclé par l’eau que l’horreur de sa situation devient évidente. L’île se transforme en adversaire, contre lequel il va falloir lutter. Elle permet de tester la résistance de Robinson, qui doit endurer les souffrances psychologiques dues à son isolement : l’impression d’enfermement, le sentiment d’oppression, d’autant plus importants que l’île est petite.

 « Après avoir soulagé mon esprit par tout ce qu’il y avait de consolant dans ma situation, je commençais à regarder à l’entour de moi pour voir en quelle sorte de lieu j’étais et ce que j’avais à faire. Je sentis bientôt mon contentement diminuer et qu’en un mot ma délivrance était affreuse, car j’étais trempé et n’avais rien pour me changer, ni rien à manger ou à boire pour me réconforter. Je n’avais pas non plus d’autre perspective que celle de mourir de faim ou d’être dévoré par les bêtes féroces. »

Jules Verne et l’île mystérieuse

Nantes, la Loire et ses îles, le port et les bateaux, l'appel vers l'ailleurs, ont été le creuset des Voyages extraordinaires. L'île Feydeau, où naît l’auteur, véritable ville flottante au cœur de la ville ; les îlots en face de la maison de campagne, où le jeune Jules vit ses premières robinsonnades ; l'île d'Indret dont l'inquiétante machinerie semble enfouie sous les eaux. Autant de modèles pour ses romans l'École des Robinson, Seconde Patrie, l'Ile à hélice et surtout l'Ile mystérieuse (dont il nous a même laissé « sa » carte). Les îles de Jules Verne sont des mondes dangereux où seule l'intelligence permet de survivre. L’île Lincoln alias l’île mystérieuse (censée être située au large de la Nouvelle-Zélande), est une mère nourricière qui accueille les naufragés en son sein, mais qui les expulse dans les dernières pages du roman.

« Cyrus, croyez-vous qu'il existe des îles à naufragés, des îles spécialement créées pour qu'on y fasse correctement naufrage ? »

Shakespeare et l’île de la Tempête

Après plusieurs années passées sur une île inconnue, Prospero, magicien influent, exilé avec sa fille Miranda, décide de se venger des hommes qui l'ont dépossédé du duché de Milan. Il déclenche une tempête qui provoque le naufrage de leur vaisseau et jette les naufragés sur différents rivages. Tous les personnages se retrouvent enfermés sur cette île déserte et enchantée, peuplée d'esprits surnaturels. Dans ce microcosme, ils se livrent à de multiples manœuvres, intrigues et complots. Ce lieu représente un autre monde qui bouleverse les certitudes.

« Sois sans crainte! L'île est pleine de bruits, De sons et d'airs mélodieux, qui enchantent Et ne font pas de mal. C'est quelquefois Comme mille instruments qui retentissent Ou simplement bourdonnent à mes oreilles, Et d'autres fois ce sont des voix qui, fussé-je alors A m'éveiller après un long sommeil, M'endorment à nouveau; - et dans mon rêve je crois que le ciel s'ouvre; que ses richesses Vont se répandre sur moi... A mon réveil, J'ai bien souvent pleuré, voulant rêver encore. »

William Golding et l’île de Sa Majesté des mouches

Une vingtaine d’enfants se retrouve perdue sur une petite île déserte suite au crash de leur avion. Dans cette île à la végétation aussi luxuriante qu’inconnue, ils se régalent de leur soudaine liberté et préfèrent se baigner dans le lagon ou jouer à l’ombre des palmiers, plutôt que d’entretenir le feu qui alerterait les bateaux croisant au large. La nuit, cependant, leur sommeil se peuple de créatures terrifiantes. La robinsonnade vire brusquement au huis clos oppressant où dominent le sentiment de solitude, le désarroi des rescapés, la montée des antagonismes.

« - Mais c'est une île sympathique. On est montés au sommet de la montagne, Jack, Simon et moi. C'est formidable. Il y a à boire et à manger et ...

- Des rochers ...

- Des fleurs bleues ...

Il commença à faire de grands gestes.

- C'est comme dans un livre.

Aussitôt une clameur s'éleva.

- L'île au trésor ...

- Robinson Crusoé ...

- Robinsons suisses ...

Ralph agita la conque.

- Cette île est à nous. Elle est vraiment sympa. On s'amusera tant que les grandes personnes ne seront pas venues nous chercher. »

 

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