Focus sur L'art de perdre d'Alice Zeniter

Alice Zeniter L'art de perdre
© Flammarion / DR

La rentrée littéraire approche à grands pas ! Ayant reçu le dernier roman d'Alice Zeniter un mois avant sa parution, nous avons décidé de vous en faire profiter aussi en vous délivrant notre critique personnelle du livre... Et ce fut un véritable coup de coeur ! 

Alice Zeniter : 31 ans et déjà 5 romans

D'abord, quelques mots sur l'auteure : Alice Zeniter... 31 ans et déjà 5 romans à son actif ! Le premier, Deux moins un égal zéro, fut publié alors qu'elle n'avait que 16 ans ! Le deuxième, Juste dans nos bras, publié en 2010 aux éditions Albin Michel, lui a valu deux prix littéraires. Le troisième, Sombre dimanche, a lui aussi remporté plusieurs prix littéraires, dont le prix du Livre Inter 2013 et le Prix des lecteurs de l'Express 2013. En 2015, c'est Juste avant l'oubli qui obtient un succès immédiat ainsi que le prix Renaudot des lycéens 2015. Aujourd'hui, Alice Zeniter revient avec un nouveau roman de plus de 500 pages, peut-être le plus intime de tous (l'écrivaine est d'origine algérienne) : L'art de perdre. Une oeuvre qui nous fait voyager entre l'Algérie et la France et qui se révèle être un petit bijou de littérature. Aucun doute : ce récit fera partie de ceux dont on parlera avec exaltation dès la mi-août, à sa parution. Il figure déjà notamment sur la liste des 11 titres sélectionnés par le Monde pour le prix 2017...!

Une belle réflexion identitaire

Dès les premières lignes du prologue, on s'attache à Naïma, jeune femme française d'origine algérienne, mais qui constate à regret qu'elle ne connaît rien du pays où se sont plantées ses racines. Pour comprendre son histoire, il lui faut voyager dans le temps et remonter dans les années 1950, pendant lesquelles son grand-père dut faire face aux multiples conflits du pays. L'oeuvre se divise ainsi naturellement en trois parties distinctes : d'abord, "L'algérie de papa", puis, "La France froide", et enfin, "Paris est une fête", titre qui nous renvoie non sans raison à l'oeuvre d'Hemingway puisque cette dernière partie nous évoque la liberté d'être soi. 

Une fresque familiale à la dimension historique 

A travers une fresque familiale magnifiquement contée, l'auteure revient sur l'histoire de l'Algérie à partir d'un personnage central, un montagnard kabyle du nom d'Ali qui s'avère être le grand-père de Naïma. Son épouse de seconde noce n'ayant pu lui faire de garçon (deux filles sont nées), il la répudie et celle-ci retourne chez ses parents pour toujours. Il prend pour nouvelle épouse une très jeune femme avec qui il vivra le reste de sa vie : Yema, 14 ans ! Très vite, cette dernière rétablit l'honneur d'Ali en donnant naissance à un garçon, Hamid. Nous voyons grandir le petit Hamid aux côtés de la fille d'un gérant de boutique français, Annie, qu'il souhaite épouser alors qu'il n'a que 8 ans. 

La guerre d'Algérie nous est retracée dans toute sa complexité et son absurdité. Hamid, père de Naïma, n'a qu'un an lorsque cette guerre commence en 1954... huit ans lorsqu'elle se termine. 

A la dimension historique du récit s'ajoute le plaisir de découvrir diverses traditions de ce petit village algérien : l'importance du Mektoub (destin), le déroulement d'un mariage et "cet ensemble de codes qui détermine ce que doit être un homme dans les villages de là-haut, ce règlement qui n'est publié nulle part", mais qui "fascine" et "effraie" dans le même temps. Sans être jamais allé en Algérie, le lecteur peut parfaitement visualiser chaque scène, avec ses couleurs, ses objets, ses odeurs... Les charmes du pays se mêlent aux problèmes qu'on y rencontre à cette époque. 

Arrive le jour où les dangers sont trop nombreux pour rester et où Ali parvient, non sans peine, à faire migrer sa famille en France. Sur le bateau, un dernier regard lancé par Ali et Hamid vers leur terre... Regard en arrière qui, pour Naïma faisant le trajet inverse bien plus tard, deviendra un regard porté vers l'avant... 

Découvrez un premier extrait ! 

"Est-ce qu'elle a oublié d'où elle vient ?

Quand Mohamed dit ces mots, il parle de l'Algérie. Il en veut aux soeurs de Naïma et à leurs cousines d'avoir oublié un pays qu'elles n'ont jamais connu. Et lui non plus, d'ailleurs, puisqu'il est né dans la cité du Pont-Féron. Qu'est-ce qu'il y a à oublier ?

Bien-sûr, si j'écrivais l'histoire de Naïma, ça ne commencerait pas par l'Algérie. Elle naît en Normandie. C'est de ça qu'il faudrait parler. (...)

Pourtant, si l'on croit Naïma, l'Algérie a toujours été là, quelque part. C'était une somme de composantes : son prénom, sa peau brune, ses cheveux noirs, les dimanches chez Yema. Ca, c'est une Algérie qu'elle n'a jamais pu oublier puisqu'elle le portait en elle et sur son visage. Si quelqu'un lui disait que ce dont elle parle n'est en rien l'Algérie, que ce sont des marqueurs d'une immigration maghrébine en France dont elle représente la seconde génération (comme si on n'arrêtait jamais d'immigrer, comme si elle était elle-même en mouvement), mais que l'Algérie est par ailleurs un pays réel, physiquement existant, de l'autre côté de la Méditerranée, Naïma s'arrêterait peut-être un moment et puis elle reconnaîtrait que oui, c'est vrai, l'autre Algérie, le pays, n'a commencé à exister pour elle que bien plus tard, l'année de ses vingt-neuf ans.

Il faudra le voyage pour ça. (...) C'est long de faire ressurgir un pays du silence, surtout l'Algérie. Sa superficie est de 2 381 741 kilomètres carrés, ce qui en fait le dixième plus grand pays du monde, le premier sur le continent africain et dans le monde arabe ; 80% de cette surface est occupée par le Sahara. Cela, Naïma le sait par Wikipédia, pas par les récits familiaux, pas pour avoir arpenté le sol. Quand on est réduit à chercher sur Wikipédia des renseignements sur un pays dont on est censé être originaire, c'est peut-être qu'il y a un problème. Peut-être que Mohamed a raison. Alors ça ne commence pas par l'Algérie.

Ou plutôt si, mais ça ne commence pas par Naïma." 

 

Sortie prévue le 16 août 2017 ! 

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