Achbé, craieatrice d'émotions à Montmartre (Paris)

Ma rue par Achbé
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Ma rue par Achbé, c'est une page Facebook créée il y a seulement 4 mois avec déjà plus de 18.500 abonnés. C'est une poésie de trottoir dont certains vous diront que ce n'est pas de l'art, mais quoi de plus beau que l'art éphémère, celui qui s'efface après une journée pluvieuse, mais qui reste dans les esprits et dans les coeurs de tous ceux qui ont croisé son chemin ? Chaque matin, ce sont quelques mots tout simples et pourtant assez puissants pour faire rire, pleurer ou méditer sur la vie que les passants du quartier du Sacré Coeur découvrent avec bonheur. Puis vient le tour des internautes (86% de femmes) venant de divers horizons (46 pays différents !). Qui est donc cette fameuse Achbé qui fait le buzz sur la toile ? Nous avons été la rencontrer pour vous, et ce fut une très belle surprise. 

Ma rue Par Achbé ca monteMa rue par Achbé L'art de rue

"Ici, c'est un petit village"

Après quelques difficultés à trouver le repère d'Achbé, je finis par arriver en nage devant les fameux messages à la craie. 32°C et beaucoup de pentes, ça monte, en effet ! C'était l'objet de son tout premier message il y a 4 mois, et il n'avait pas manqué de faire sourire les voisins. Aussitôt on la félicite de son idée originale et sympathique, on l'encourage à continuer. Claudie (de son vrai prénom) décide de partager ses petits mots dans l'esprit des haïkus avec le monde entier en créant sa page, "Ma rue par Achbé". Un concept est né. 

Claudie est pétillante dans sa combi-short bleu turquoise. Elle m'accueille avec un grand sourire et me fait la bise de façon aussi naturelle que si nous nous étions vues la veille. Elle me propose de m'asseoir sur la terrasse du bar en bas de chez elle où elle salue tout le monde sans oublier de me présenter. A mon grand étonnement, ce ne fut pas une présentation du type "Voici Madame Untel du site Trucmuche" mais "Je vous présente Emilie". Juste cela, comme si nous étions déjà de vieilles amies et qu'il n'y avait aucune explication supplémentaire à donner. Les habitants de Montmartre me sourient, certains me font même la bise et discutent quelques minutes avec nous avant de retourner à leurs premières occupations. En voyant mon air surpris, Claudie résume : "Ici, c'est un petit village : tout le monde se connaît." 

Ma rue par Achbé librairieMa rue par Achbé Orage

Le crayon, la craie...

Achbé signifie quelque chose de fort : le nom de la page reprend les initiales de son époux, HB, Hervé Baudry, décédé il y a un an sur ce même trottoir. Le fait d'écrire sur le trottoir où son mari est mort n'était pas du tout prémédité : Claudie a ressenti un matin le besoin irrépressible de prendre les craies de ses enfants et de faire quelque chose. Agir en craieant, pour reprendre le verbe qu'elle a elle-même imaginé et conjugué à toutes les personnes. La créativité, c'est son métier : Claudie est conceptrice rédactrice à Paris et son époux était un grand dessinateur de presse. Ce dernier encourageait souvent Claudie à écrire, mais elle n'en ressentait pas l'utilité, la vie à ses côtés lui semblant largement suffisante en termes de plaisir. C'est à sa mort que l'écriture est devenue un besoin. Claudie n'est pas superstitieuse, mais elle aime à penser que son époux lit ses messages du ciel, lui qui avait parcouru le monde en avion pour dessiner l'actualité vue depuis les nuages. Le crayon, la craie... Coïncidence ou beauté du destin ? 

Ma rue par Achbé crayerMa rue par Achbé Baudelaire

"Peu importe le nom que l'on me donne"

Les photographies sont toujours en noir et blanc, dans l'esprit Doisneau. "Je ne suis pas une photographe", explique Claudie qui prend toutes ses photos avec son Iphone et qui songe à en demander un tout neuf à la grosse pomme. Artiste, poétesse de rue, craieatrice... "Peu importe le nom que l'on me donne", affirme Claudie en ajoutant que selon elle, l'auteur importe peu : il n'y a que l'oeuvre qui compte. Une expression lui vient tout de même en tête et la fait sourire : "Plasticienne littéraire, ça sonne pas mal". Claudie aime discuter avec le facteur, les ouvriers qui s'occupent des travaux de son quartier, les gérants du bar, la libraire... Tous ces gens qui contribuent à rendre sa rue si charmante.

Ma rue par Achbé écritureMa rue par Achbé écrire

"Ecrire, c'est crier en silence"

Cette phrase lui est venue spontanément un jour qu'elle cherchait à définir ce mélange de douleur et de joie qui sortait d'elle à chaque fois qu'elle prenait la craie (et non la plume). "J'aime bien cette allitération en 'cr' qui sonne comme une souffrance, puis cette fin apaisante", explique-t-elle. Une abonnée avait commenté cette photo en disant que c'était du plagiat : Marguerite Duras avait déjà dit la même chose avec d'autres mots : "Ecrire, c'est hurler sans bruit". Pourtant, Claudie ne connaissait pas cette citation et elle n'avait rien trouvé qui se rapprochait de sa phrase lorsqu'elle avait tapé sur Google son fameux "Ecrire, c'est crier en silence". Peu importe que ce hasard la rende suspecte aux yeux de certains internautes, Claudie était très heureuse d'avoir trouvé cette phrase d'elle-même, ces mots qui résument si bien ce qu'elle ressent. "J'aime regarder le côté lumineux, faire de notre souffrance quelque chose de positif". 

Ma rue par Achbé Simone VeilMa rue par Achbé liberté de la presse

Beaucoup de projets à venir

Des projets, Claudie/Achbé n'en manque pas : voyager pour diffuser des messages en anglais ou dans d'autres langues étrangères sur des pentes qui la font rêver, apprendre aux migrantes du 18e arrondissement de Paris à créer des poèmes sur les trottoirs du quartier (Projet au magnifique nom "Ecrire aux étoiles", en partenariat avec la mairie), publier un livre regroupant ses plus belles photographies (publication prévue à l'automne 2017), rencontrer une association de prostitution pour parler aux "filles de joie", comprendre ce qu'elles vivent et l'écrire de la façon la plus fidèle qui soit... Le point commun entre toutes ses idées, c'est que chacune d'entre elles est rattachée à une cause. Refaire le monde à la craie, voilà l'objectif de notre Parisienne à l'imagination débordante. "Pour moi, Charlie, ça a toujours voulu dire quelque chose, et aujourd'hui plus que jamais. C'est la culture française dans toute sa splendeur." 

 

Et en bonus, voici les auteurs préférés de notre poétesse des rues : Jane Austen, Oscar Wilde, Alain-Fournier (Le Grand Meaulnes), John Steinbeck, Carole Martinez et Amin Maalouf ! 

 

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