"La gueule de leur monde", un roman (c)riant de vérité

la gueule de leur monde
© AFP / ANGELOS TZORTZINIS

Est-ce ce qui fait chavirer le lecteur ? C'est ce qui l'embarque sans jamais reculer. Ce style si bien maîtrisé par Abram Almeida ! Familier pour créer la proximité, faire sauter la barrière avec le lecteur, et en même temps inimitable : qui oserait parler de l'Afrique comme il le fait ? Parce que oui, en prime, ce migrant se paix le luxe de nous faire rire (pas tout le temps) : c'est son parti pris pour ne pas en pleurer. 

Tenez, commençons par la fin : « Fin ? » avec un point d’interrogation.  Poussons un ouf de soulagement : il devrait donc y avoir une suite, à ce premier roman écrit à compte d’auteur, envoyé comme ils embarquent, avec les moyens du bord, un simple email. La Gueule de leur monde n’est pourtant pas une bouteille à la mer. Non, c’est une pierre d’angle : oui, c’est un être humain qui parle. Pas un « nègre », pas un « migrant » étiqueté, mais bien un alter ego qui a fait les mêmes études et obtenu les mêmes diplômes que nous. Mieux, il a les mêmes références, les mêmes valeurs humaines que nous, les mêmes points de repère. Alors, sa candeur : qui ne s’est jamais senti floué dans cette affaire, lève le doigt. Et merci pour l’humour.

«Ça sentait l’arnaque»

Nous sommes  prévenus : il s’agit d’un roman. Quand la réalité dépasse la fiction, celle-ci en est l’euphémisme.  Une délicatesse de l’auteur, qui s’attaque à un cas d’école. Et puis, la réalité est tellement folle. Entrons dans le roman : on ose à peine dire le « héros », disons que le personnage principal est Bukinabé. Ce futur migrant vaut à lui seul tous les manuels de géopolitique. En Afrique, il y a de tout : «Des Chinois surtout, mais on vous trouvait facilement de l’Italien, du Brésilien,de l’Émirati, du Turc et d’autres encore, venant de pays qu’on ne savait même pas qu’ils existaient. Il y avait du Français bien sûr, mais eux c’est pas pareil, ils sont chez eux ici. Un peu comme les Libanais. Quelques fois, je me demande même s’ils n’étaient pas là avant nous ceux-là. » Le Niger ? « C’est bien la caractéristique que je retiendrai des Nigériens : un peuple paisible à la limite de l’inquiétude. » La Libye ? «Ça ne me tentait pas vraiment. En ce moment, ils étaient tous occupés à se mettre vigoureusement sur la gueule avec tout ce qu’ils pouvaient trouver, tous ensemble et à peu près sur toute l’étendue de leur territoire. » Sauf que chez lui, ce n’est pas mieux :

J’étais diplômé depuis plus de deux ans maintenant et je ne trouvais pas d’emploi. Au début, on nous a dit que c’était le système. Mais le système il s’était barré dans un hélicoptère de l’armée française. 

«Voilà ce qu'ils faisaient de leurs diplômes... des confettis.»

C’est en sortant d'un pénultième entretien d'embauche qu’il croise leur route : «Ils avaient de grosses doudounes sur le dos sous une chaleur de plomb. À leur accoutrement, je compris immédiatement qu’il s’agissait de deux migrants. Ils étaient le plus souvent couverts comme des Esquimaux en prévision du froid européen, impossible de les louper, ils étaient pas très discrets. Et puis il y avait aussi leur accent, des anglophones. » Ces deux Ghanéens non plus, ne sont pas des traîne-savates :

L'un était docteur en lettres modernes, l'autre était ingénieur en mines. L’ingénieur, il était marchand ambulant et le Docteur, il donnait quelques cours d’anglais à domicile… à des enfants. Voilà ce qu’ils faisaient de leurs diplômes… des confettis. 

« J’essayais d’atteindre la lune avec un cerf-volant... »

 C’est là, que le périple commence. Avec un fol espoir : «Les gens devaient bien avoir la curiosité de savoir ce qui nous avait poussé à troquer notre existence miteuse contre une aventure encore plus sordide. Mais non ! À croire que tous ces gens n’étaient pas curieux. Nos pitoyables existences ne les intéressaient pas. Peut-être parce qu’à leur hauteur, la misère ne devait pas paraître bien lointaine et que nos horribles figures devaient trop la leur rappeler.» Ça, c’est en Afrique. Parce que, côté européen, ce doit être différent : «En Europe, je suis sûr qu’on aurait eu un auditoire. Elle est si lointaine pour eux la misère. Il y a toujours quelqu’un pour vous écouter vous plaindre dans ces pays» 

Avec son style d'homme qui serait né de la dernière pluie, ce migrant nous fait tout traverser, jusqu’à la Méditerranée, dont il a commencé par réchapper en fichant le camp des griffes de passeurs véreux, rétribués pour les expédier par le fond. Est-ce un roman ? Nous voici dans la peau du personnage. Et c'est inédit : sans parti pris d’aucun bord, on l’aime bien. Véridique, on n’a pas même envie qu’il meurt ! Parce qu’il est attachant, avec son style et sa façon de se faire avoir par le monde entier. Et puis, avouez, on n’est pas si éloigné ! 

J’essayais d’atteindre la lune avec un cerf-volant quand les fusées elles-mêmes n’y parvenaient pas. 

 

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